En mars 1985, une encéphalite herpétique ravage les régions cérébrales de Clive Wearing impliquées dans la mémoire. Musicologue et chef de chœur britannique reconnu, il se retrouve incapable de conserver durablement les événements nouveaux. Son présent ne tient désormais que quelques secondes. Pourtant, lorsque sa femme Deborah apparaît, quelque chose résiste au naufrage. Il la reconnaît, l’accueille avec une joie intense et peut avoir l’impression de la retrouver après une absence interminable, même lorsqu’elle vient de quitter la pièce. L’histoire consciente s’est presque refermée. L’attachement, lui, continue de traverser le présent.
Le cas est vertigineux parce qu’il sépare brutalement des dimensions que la vie ordinaire maintient ensemble. Wearing ne peut pratiquement plus parcourir son existence comme un récit accessible. Il conserve pourtant des compétences musicales et reconnaît encore celle qu’il aime. La disparition massive de la mémoire autobiographique n’a donc pas simplement transformé un homme en page blanche. Une histoire devenue inaccessible continue, par certains de ses effets, à habiter celui qui ne peut plus la raconter.
C’est précisément à cet endroit que La Théorie du sujet incarné donne au mot âme un sens particulier.
L’âme n’y désigne pas une substance invisible cachée derrière le corps. Elle désigne la forme personnelle et biographique acquise au cours d’une existence. Les souvenirs, le caractère, les attachements, les blessures, les habitudes, les préférences, les dispositions et les transformations accumulées composent progressivement une manière singulière d’être au monde.
À la naissance, une grande partie de cette forme reste encore à construire. Les souvenirs de l’enfance n’existent pas. Nous ignorons la voix de ceux que nous aimerons, les blessures qui modifieront notre manière de faire confiance, les deuils qui redistribueront nos priorités et les décisions dont nous porterons longtemps les conséquences. Le corps est déjà là. Le sujet est déjà plongé dans l’existence. Pourtant, une grande partie de la personne que les autres reconnaîtront un jour attend encore d’être formée.
Une existence humaine ressemble alors moins à la possession d’une identité terminée qu’à la lente constitution d’une forme personnelle.
Un enfant apprend une langue et le monde commence à lui parvenir à travers certains mots. Il reconnaît des visages et découvre auprès d’eux la sécurité ou la crainte. Il rencontre la honte, la fierté, l’abandon, l’affection, l’échec, l’attente. Certains événements deviennent des souvenirs précis. D’autres disparaissent presque entièrement de la conscience tout en laissant derrière eux une manière de réagir. Une trahison peut fabriquer de la méfiance. Une humiliation survivre sous forme de prudence. Une réussite installer une ambition que l’enfant aurait été incapable de nommer au moment où elle naissait.
Peu à peu, une biographie cesse d’être seulement ce qui nous est arrivé. Elle devient une manière d’habiter le monde.
Voilà pourquoi deux personnes placées devant une même situation ne rencontrent jamais exactement le même événement. Chacune arrive avec une histoire différente, des attentes différentes, des blessures différentes et une mémoire propre de ce que le monde lui a déjà appris. Le présent ne tombe jamais sur une surface vierge. Il rencontre quelqu’un qui a déjà commencé à devenir.
Le cerveau occupe une place immense dans cette fabrication. Il ne se contente pas de conserver des informations. Il participe aux conditions biologiques à travers lesquelles une personnalité se construit, maintient certaines continuités et demeure accessible à elle-même. Une lésion peut modifier le comportement. Une maladie neurodégénérative peut fragmenter les souvenirs. Certaines substances peuvent déplacer temporairement l’humeur, la perception ou la décision. Notre biographie psychologique appartient profondément à notre existence corporelle.
Henry Molaison en a fourni au XXe siècle l’une des démonstrations les plus célèbres. En 1953, à 27 ans, il subit une intervention destinée à traiter une épilepsie sévère. L’ablation bilatérale de portions des lobes temporaux médians, comprenant une grande partie des structures hippocampiques, réduit ses crises mais entraîne une conséquence qui bouleversera les neurosciences. Molaison devient profondément incapable de former de nouveaux souvenirs déclaratifs durables. Il peut converser avec quelqu’un puis, quelques minutes plus tard, ne plus se souvenir de l’échange. Certaines capacités intellectuelles, perceptives et certains aspects de sa personnalité demeurent pourtant relativement préservés.
Son cas contribue à montrer que la mémoire humaine n’est pas une masse unique enfermée dans un coffre. Différents systèmes peuvent être atteints ou préservés séparément. Une personne peut apprendre certaines habiletés sans se souvenir consciemment de les avoir apprises. Elle peut conserver des fragments de son passé tout en devenant presque incapable d’ajouter de nouveaux épisodes à son histoire.
L’âme, comprise comme biographie incarnée, apparaît alors sous un jour nouveau. Elle dépend profondément d’une architecture cérébrale, tout en dépassant la simple liste des souvenirs actuellement disponibles. Notre manière d’aimer, de craindre, d’attendre, de réagir ou de faire confiance peut porter l’empreinte d’expériences auxquelles nous n’avons plus accès sous forme de récit.
Clive Wearing en offre une illustration presque cruelle. Son amour pour Deborah ne suppose pas qu’il puisse reconstruire intérieurement leur histoire commune à chaque rencontre. Quelque chose de cette relation demeure actif alors même que sa mémoire épisodique ne parvient plus à lui restituer la succession des événements qui l’ont construite.
Une distinction devient alors essentielle. Perdre l’accès à sa biographie et perdre tout ce que cette biographie a fait de nous ne sont pas exactement la même chose.
Le temps entre dans la personne.
Une trahison peut rendre plus méfiant. Des années d’apprentissage peuvent développer la patience. La violence peut durcir. La vulnérabilité vécue peut rendre plus attentif à celle des autres. Certaines transformations viennent des relations et des événements. D’autres viennent directement d’une modification cérébrale. Dans les deux cas, la personnalité apparaît comme une forme exposée au monde plutôt que comme un bloc immatériel traversant l’existence à l’abri du corps.
Une part considérable de ce que nous appelons spontanément « moi » est donc devenue ce qu’elle est.
Voilà pourtant où surgit une difficulté plus profonde. Lorsque le caractère d’une personne change après une lésion, ses proches continuent généralement de parler de ce qu’elle était et de ce qu’elle est devenue. Son histoire antérieure continue de lui appartenir. Nous n’agissons pas comme si un inconnu absolu avait remplacé juridiquement et biographiquement l’individu précédent. Notre langage reconnaît simultanément une rupture et une continuité.
Plusieurs réalités que nous enfermons habituellement dans le même mot commencent alors à se séparer.
La Théorie du sujet incarné propose ici sa distinction entre corps, âme et esprit. Le corps inscrit le sujet dans le monde. L’âme désigne la forme personnelle acquise au cours de son histoire. L’esprit désigne le sujet lui-même, celui pour lequel cette histoire est vécue. Les trois appartiennent à une même existence incarnée sans devoir être confondus.
L’âme peut donc se transformer précisément parce qu’elle désigne ce qui se forme.
L’esprit désigne celui auquel la formation arrive.
Cette distinction ne prétend pas que les neurosciences auraient démontré l’existence d’une substance indépendante du cerveau. Elles ne l’ont pas fait. Le mot esprit désigne ici un problème philosophique plus minimal. Toute expérience, tout souvenir accessible, toute douleur, toute perception et toute transformation apparaissent pour un sujet. Décrire entièrement le contenu de sa biographie ne suffit pas encore à répondre à la question de savoir ce que signifie être celui pour lequel cette biographie est vécue. La distinction porte donc moins sur deux matières séparées que sur deux niveaux de l’identité.
La première porte la biographie. Le second désigne la première personne à laquelle cette biographie appartient. L’une comprend les souvenirs, les dispositions, les attachements et le caractère acquis. L’autre conduit au problème plus élémentaire de celui pour lequel tout cela devient une expérience vécue.
La distinction paraît abstraite jusqu’au moment où nous essayons de répondre à la phrase la plus ordinaire qui soit, « qui suis-je ? »
Nous répondons généralement par notre nom, notre caractère, notre métier, nos convictions, nos goûts, nos souvenirs, nos relations. Toutes ces réponses disent quelque chose de vrai. Elles racontent surtout ce que nous sommes devenus.
Elles ne répondent pas nécessairement de manière complète à une autre question, celle du sujet auquel ce devenir appartient.
Une chose est ce que je suis devenu. Une autre est celui auquel ce devenir arrive.
Le cerveau participe puissamment à la première. Le monde y participe. Les autres y participent. Nos propres décisions la transforment encore. Un amour peut remodeler une existence. Une perte en déplacer l’équilibre. Une habitude répétée pendant des années finir par devenir un trait de caractère. Un acte regretté peut modifier les choix suivants. Une rencontre peut diviser une vie en un avant et un après.
Nous construisons ainsi une partie de nous-mêmes avec ce que nous avons choisi et avec ce que nous n’avons jamais demandé à vivre.
L’identité personnelle devient alors beaucoup moins immobile qu’elle ne le paraît. Nous traversons au cours d’une existence plusieurs formes de nous-mêmes sans devenir pour autant une succession d’individus entièrement étrangers. L’enfant, l’adolescent, l’adulte transformé par l’amour, le deuil, l’apprentissage ou l’échec appartiennent à une histoire qui continue de produire sa forme présente.
Voilà pourquoi la formule centrale de La Théorie du sujet incarné ne cherche pas seulement à distinguer deux mots. Elle cherche à distinguer deux niveaux de l’identité.
L’âme est ce que je deviens. L’esprit est celui qui devient.
Toute une philosophie de l’existence tient dans l’écart entre ces deux phrases.
Clive Wearing nous ramène alors au point de départ. Sa mémoire consciente ne lui permet presque plus de traverser sa vie comme une histoire continue. Quelques secondes peuvent suffire pour que le présent précédent devienne inaccessible. Pourtant, lorsqu’il retrouve Deborah, tout ne recommence pas réellement à zéro. Une relation construite avant la maladie continue de produire quelque chose dans l’homme qui ne peut plus en raconter les chapitres.
La biographie peut donc devenir inaccessible sans disparaître entièrement de la forme qu’elle a contribué à produire.
Nous passons une vie entière à dire « je suis ainsi », comme si ce que nous sommes avait toujours été là. Une grande partie de ce « moi » représente pourtant le résultat provisoire d’une histoire encore en train de s’écrire.
L’âme est la forme que la vie finit par prendre en nous.
Joël Kamala Mwindo
Auteur et essayiste
JKM Éditions, Montréal
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