Vous pouvez perdre un souvenir, changer de caractère, voir votre cerveau profondément atteint et continuer malgré tout à parler de votre vie comme de votre histoire. Cette continuité paraît évidente tant que rien ne la bouleverse. Elle devient vertigineuse lorsque la mémoire s’efface, que la personnalité se transforme ou que la conscience s’interrompt pendant plusieurs heures. À ce moment apparaît le problème central de La Théorie du sujet incarné : derrière tout ce que l’être humain pense, ressent, mémorise et devient, demeure celui auquel cette existence arrive.
Le cerveau occupe une place décisive dans cette réflexion. Une modification cérébrale peut affecter la mémoire, transformer le comportement, modifier la personnalité, interrompre l’expérience consciente ou bouleverser la manière dont une personne entre en relation avec le monde. Il participe donc profondément aux conditions dans lesquelles notre existence devient perception, pensée, souvenir, décision et action. La Théorie du sujet incarné sépare alors deux niveaux souvent confondus : l’architecture à travers laquelle l’expérience devient possible et le sujet auquel cette expérience arrive.
Pour rendre cette architecture intelligible, la théorie propose trois dimensions de l’existence humaine : le corps, l’âme et l’esprit. Le corps constitue la condition matérielle de notre présence au monde. Nous existons depuis un organisme situé, avec ses capacités, ses limites, ses besoins et ses vulnérabilités. Le cerveau appartient pleinement à cette dimension corporelle et occupe une fonction déterminante dans la manière dont le sujet perçoit, mémorise, pense et agit.
L’âme, dans cette théorie, désigne la forme personnelle et biographique acquise au cours de l’existence. Nos souvenirs, notre caractère, nos attachements, nos blessures, nos habitudes et les transformations successives de notre histoire participent à ce que nous devenons. L’âme représente ainsi la personne que l’existence forme progressivement. L’esprit, quant à lui, désigne le sujet du vécu, celui pour lequel cette histoire existe à la première personne. Il correspond à celui auquel une douleur fait mal, auquel un souvenir appartient et pour lequel le monde apparaît comme expérience vécue. Une formule résume cette organisation : l’âme est ce que je deviens, l’esprit est celui qui devient.
Dans ce cadre, le cerveau reçoit une fonction beaucoup plus profonde que celle d’un simple intermédiaire. La Théorie du sujet incarné le comprend comme l’architecture matérielle de l’incarnation. Une architecture organise les possibilités d’un espace. De manière comparable, l’organisation cérébrale détermine une part essentielle des possibilités par lesquelles le sujet entre en relation avec le monde. Elle conditionne ce qu’il peut percevoir, mémoriser, exprimer et transformer en action. L’incarnation signifie ainsi que le sujet traverse l’existence corporelle à travers une architecture qui détermine profondément ses possibilités. Une lésion peut en fermer certaines. Une maladie neurodégénérative peut transformer la mémoire et la personnalité. Une anesthésie peut interrompre temporairement l’accès à l’expérience consciente.
Reconnaître cette dépendance permet d’intégrer pleinement les neurosciences dans la réflexion sur le sujet. La dépendance cérébrale et l’identité ontologique restent toutefois deux affirmations différentes. Dire que l’expérience dépend du cerveau revient à décrire ses conditions matérielles. Affirmer que le cerveau constitue intégralement le sujet revient à formuler une thèse supplémentaire sur la nature de celui qui vit l’expérience.
Le problème devient particulièrement visible lorsque la personnalité ou la mémoire se transforme. Un être humain peut perdre une partie de ses souvenirs. Son caractère peut changer après une atteinte cérébrale. Une maladie comme Alzheimer peut progressivement fragiliser les éléments autour desquels son histoire personnelle s’était organisée. La théorie distingue alors la personne que nous devenons du sujet auquel ce devenir arrive. La personnalité, la mémoire et les dispositions appartiennent profondément à notre existence et peuvent être réellement transformées. Leur évolution laisse ouverte la question du sujet auquel elles appartiennent.
De cette séparation naît notamment le concept de trace vécue. Un événement peut appartenir à l’histoire d’un sujet même lorsque son souvenir devient inaccessible. La perte de la mémoire disponible laisse intact le fait que cet événement a été vécu par quelqu’un. La théorie différencie ainsi l’appartenance historique d’une expérience de son accessibilité mémorielle actuelle.
La Théorie du sujet incarné soumet également ses propres concepts à l’épreuve. Elle confronte son architecture à l’anesthésie, aux lésions cérébrales, à la maladie d’Alzheimer, au cerveau divisé, aux théories matérialistes et émergentistes, à la possibilité d’une intelligence artificielle subjective et finalement à la mort. Chaque difficulté permet de préciser les concepts, de mesurer leur solidité et d’identifier leurs limites.
Nous expliquons de mieux en mieux comment l’être humain pense, mémorise, ressent et agit. La Théorie du sujet incarné déplace l’attention vers une dimension plus fondamentale ; celui pour lequel ces processus deviennent une expérience vécue. C’est dans cet espace que se construit sa réflexion sur le corps, l’âme, l’esprit, le cerveau et l’identité personnelle.
Joël Kamala Mwindo
Auteur et essayiste
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