Un visage autrefois familier devient étranger. Un prénom disparaît. Une maison perd son histoire. Une personne peut progressivement ne plus reconnaître ceux qui ont partagé sa vie, oublier les événements qui l’ont façonnée et perdre les repères à partir desquels elle racontait son existence. Alzheimer atteint alors bien davantage qu’un ensemble de souvenirs. La maladie fragilise les liens entre le présent et le passé, entre les personnes, les lieux et le récit biographique par lequel une existence se reconnaît elle-même.
La transformation touche directement à l’identité personnelle. Nous reconnaissons généralement une personne par sa mémoire, son caractère, ses habitudes, ses relations et sa manière particulière d’habiter le monde. Lorsque plusieurs de ces éléments disparaissent, les proches peuvent avoir le sentiment de retrouver le même être humain tout en ne reconnaissant plus la personne qu’ils avaient connue. La Théorie du sujet incarné prend cette expérience au sérieux. Alzheimer modifie réellement l’architecture à travers laquelle une personne se souvient, se manifeste et entre en relation avec autrui.
Faire de la mémoire la mesure entière de l’identité conduirait pourtant à une conséquence difficile à soutenir : chaque souvenir perdu correspondrait à une diminution du sujet lui-même. L’effacement progressif d’une autobiographie deviendrait alors l’effacement progressif de celui qui l’a vécue. La Théorie du sujet incarné propose une autre lecture en séparant la personne que nous devenons du sujet auquel ce devenir arrive. La personnalité, les souvenirs, les attachements et les dispositions forment une histoire personnelle essentielle. Leur évolution peut bouleverser profondément l’existence incarnée tout en laissant subsister la question de celui auquel cette histoire appartient.
La mémoire occupe dans cette architecture une fonction immense. Elle donne au passé une présence dans le présent. Grâce à elle, nous reconnaissons un visage, reprenons un projet interrompu, retrouvons une décision ancienne et relions différentes périodes de notre vie. Elle participe ainsi à la cohérence biographique de la personne. Son rôle demeure toutefois distinct de l’appartenance même du passé au sujet qui l’a vécu.
Un événement oublié peut toujours appartenir à une vie. Un accident dont le souvenir a disparu demeure l’accident subi par cette personne. Une relation devenue inaccessible à la mémoire continue d’appartenir à son histoire. Une décision effacée du récit autobiographique reste une décision qu’elle a prise. L’oubli transforme donc l’accès présent au passé sans réécrire rétroactivement celui auquel l’événement est arrivé.
C’est ici que La Théorie du sujet incarné introduit le concept de trace vécue. Il désigne la relation historique entre un événement et le sujet qui l’a effectivement traversé. Avoir vécu quelque chose et pouvoir aujourd’hui s’en souvenir appartiennent à deux registres différents. La mémoire rend l’histoire accessible ; la trace vécue établit à qui cette histoire appartient.
Alzheimer rend cette différence particulièrement visible. La maladie peut défaire le récit par lequel une personne comprenait sa propre vie, modifier ses relations, déplacer ses repères et transformer sa manière d’habiter le monde. L’histoire déjà vécue conserve pourtant son attribution. La Théorie du sujet incarné énonce un principe fondamental ; chaque événement vécu fait partie intégrante de l'histoire du sujet qui l'a expérimenté. Même si cet événement devient par la suite inaccessible à la mémoire, la relation actuelle que le sujet entretient avec cet événement est modifiée, sans pour autant altérer son appartenance vécue.
Une conséquence majeure en découle pour l’identité personnelle. Je suis davantage que ce dont je me souviens. Je suis aussi celui qui a vécu ce que j’ai oublié.
Cette formule donne à la mémoire toute son importance sans lui confier à elle seule la totalité de notre identité. Perdre un souvenir peut modifier profondément une personne. Perdre une partie de son histoire accessible peut bouleverser son rapport au monde. La maladie atteint alors ce que La Théorie du sujet incarné appelle l’âme, c’est-à-dire la forme personnelle et biographique acquise au cours de l’existence. Le cerveau participe profondément à la formation de cette histoire et aux moyens par lesquels elle demeure accessible. Une maladie neurodégénérative peut donc en transformer la manifestation avec une force considérable.
L’esprit désigne, dans cette théorie, le sujet du vécu, celui auquel l’expérience arrive. La mémoire donne accès à l’histoire. L’âme porte la forme personnelle façonnée par cette histoire. La trace vécue rattache chaque événement à celui qui l’a réellement traversé. Ces dimensions se rencontrent dans une même existence tout en remplissant des fonctions différentes.
L'Alzheimer met en lumière une profondeur de l'identité que la vie quotidienne a tendance à ignorer. Nous vivons souvent comme si nous étions exactement l’histoire dont nous pouvons encore nous souvenir. La disparition progressive de cette histoire accessible met au jour une différence fondamentale entre la mémoire d’une vie et le fait d’avoir vécu cette vie.
Alzheimer peut effacer l’accès à une existence sans pouvoir effacer le fait qu’elle a été vécue. C’est dans cette profondeur que La Théorie du sujet incarné situe une part essentielle du « je ».
Joël Kamala Mwindo
Auteur et essayiste
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