Le 13 septembre 1848, près de Cavendish, dans le Vermont, une barre de fer longue de plus d’un mètre et pesant environ six kilos traverse le crâne de Phineas Gage avant de retomber plusieurs mètres plus loin. Gage survit. Il parle, se déplace et récupère suffisamment pour reprendre une vie active. Pourtant, ceux qui le connaissaient découvrent progressivement un changement beaucoup plus troublant que sa blessure. L’homme est toujours là, tandis qu’une partie de la personne qu’ils connaissaient semble avoir disparu. John Harlow rapportera plus tard la formule devenue célèbre selon laquelle ses proches considéraient qu’il n’était « plus Gage ».
Une barre de fer avait traversé son cerveau. Elle avait aussi traversé l’une de nos certitudes les plus anciennes, celle selon laquelle la volonté et le caractère habiteraient quelque part à l’abri du corps.
Une décision peut ainsi changer avant même que les convictions qui semblaient la porter aient changé. Une nuit sans sommeil suffit parfois. Une peur soudaine rétrécit le champ des possibilités. Une substance déplace le jugement. Une lésion cérébrale transforme le contrôle des impulsions chez quelqu’un qui, la veille encore, se maîtrisait parfaitement. Nous racontons volontiers nos choix comme s’ils descendaient d’un lieu intérieur protégé des fragilités du corps. La volonté humaine possède pourtant une adresse beaucoup moins confortable. Elle s’exerce toujours à travers un cerveau capable d’élargir, de déformer ou de réduire ce que nous pouvons réellement faire.
La Théorie du sujet incarné part de la dépendance de la volonté envers l’architecture biologique. Une décision prend forme à travers le cerveau. L’attention, l’impulsivité, l’évaluation des conséquences et la capacité de résister à une conduite reposent sur des conditions qui peuvent être altérées. Antonio Damasio l’a illustré avec le cas d’Elliot, patient dont le langage, la mémoire et plusieurs capacités intellectuelles demeuraient préservés après une intervention cérébrale, tandis que sa manière de décider dans la vie réelle s’était profondément détériorée. Une intelligence intacte sur le papier ne garantissait plus l’efficacité du choix dans l’existence quotidienne.
La dépendance de la volonté envers le cerveau oblige à repenser la liberté avec davantage de précision. Choisir revient à orienter une conduite parmi les possibilités qu’une architecture rend effectivement accessibles. Le sujet ne décide jamais depuis l’extérieur de son corps. Il pense à travers lui, compare à travers lui, hésite à travers lui et transforme ses intentions en actes à travers lui. Le cerveau ne constitue donc pas un simple exécutant recevant les ordres d’une volonté déjà achevée ailleurs. Il participe aux conditions dans lesquelles vouloir devient possible.
Un geste suffit à rendre la différence visible. Un bras déplacé par une convulsion produit un mouvement. Une main qui se tend volontairement vers un objet produit également un mouvement. Les muscles se contractent dans les deux cas. Des signaux nerveux circulent. Le corps accomplit une trajectoire observable. Pourtant, seul le second geste possède une dimension supplémentaire par laquelle une intention devient une action attribuable à quelqu’un. Le mouvement entre alors dans l’histoire d’un sujet.
La responsabilité devient aussitôt plus exigeante. Deux personnes peuvent accomplir matériellement le même geste tout en ne disposant pas des mêmes possibilités au moment de l’accomplir. Un enfant, un adulte pleinement lucide, une personne plongée dans une confusion neurologique grave ou quelqu’un soumis à une contrainte extrême occupent des positions différentes face à leur acte. Comprendre, prévoir, retenir une impulsion, comparer plusieurs issues et orienter une conduite supposent des capacités dont l’amplitude varie. La responsabilité suit donc en partie l’espace réel d’action encore disponible au sujet.
Penser la liberté à partir de ses conditions réelles n’efface pas la responsabilité sous une montagne de causes. Une architecture cérébrale altérée peut réduire certaines possibilités tout en laissant subsister une capacité d’orientation. Une maladie peut diminuer le jugement sans supprimer toute compréhension. Une impulsion plus difficile à contrôler ne rend pas automatiquement chaque conduite inévitable. Entre la liberté absolue et l’irresponsabilité totale s’étend un territoire beaucoup plus proche de l’expérience humaine réelle.
« Puis le déterminisme entre dans la pièce avec son argument le plus redoutable. »
Chaque décision possède une histoire. Une enfance a façonné certaines réactions. Des habitudes ont creusé certains chemins. Des souvenirs deviennent disponibles au moment de choisir. Une situation provoque une émotion. Un cerveau porte l’ensemble des transformations qui l’ont précédé. Plus la chaîne causale devient visible, plus la volonté semble perdre l’espace dans lequel elle prétendait agir.
Les expériences de Benjamin Libet ont donné à cette inquiétude une forme devenue célèbre. Une activité cérébrale préparatoire pouvait être détectée avant le moment où les participants rapportaient avoir consciemment décidé d’effectuer un mouvement. Le résultat a longtemps nourri l’idée qu’une décision serait déjà engagée dans le cerveau avant que le sujet n’ait conscience de la prendre. Des travaux ultérieurs, notamment ceux d’Aaron Schurger, Jacobo Sitt et Stanislas Dehaene, ont cependant compliqué cette interprétation en proposant que le signal observé puisse refléter l’accumulation progressive d’une activité neuronale fluctuante jusqu’au franchissement d’un seuil, plutôt qu’une décision secrètement achevée à l’insu du sujet.
L’évolution du débat est essentielle. Elle rappelle combien il serait imprudent de chercher la liberté dans quelques millisecondes supposées échapper à la causalité cérébrale. La Théorie du sujet incarné propose un déplacement plus profond. Une décision peut posséder des causes tout en gardant la personne à l’intérieur de la chaîne causale.
Nos raisons produisent elles mêmes des effets. Quelqu’un renonce à un acte après avoir compris qu’il blessera une personne qu’il aime. Une autre personne retient une impulsion grâce à des années d’apprentissage. Un souvenir douloureux infléchit une décision présente. Une valeur acquise devient assez forte pour détourner une conduite. Dans tous ces cas, l’histoire personnelle ne regarde pas passivement l’action se produire. Elle participe à ce qui arrive ensuite.
La liberté prend alors une forme moins spectaculaire et probablement plus solide. Elle ne demande plus l’existence d’un instant miraculeusement détaché de toute cause. Elle apparaît dans la capacité d’un être incarné à transformer des raisons en orientations, des orientations en décisions et des décisions en actes. Une raison peut être une cause. Une conviction peut modifier un comportement. Une expérience passée peut changer ce qu’une personne fera demain. La causalité cesse alors d’être automatiquement l’ennemie de la volonté puisque certaines causes passent précisément par la personne.
Le même raisonnement transforme notre rapport au passé. Un acte entre dans une histoire et y demeure. Celui qui l’a accompli continue pourtant de devenir. Le regret peut peser sur une décision future. La reconnaissance d’un tort peut conduire à réparer. L’apprentissage peut déplacer une conduite qui paraissait autrefois presque automatique. Réduire une personne à son pire acte supprimerait la réalité de son devenir. Effacer cet acte au nom de sa transformation supprimerait la réalité de son histoire. Le sujet incarné porte les deux.
La responsabilité apparaît alors comme la conséquence morale de notre participation à notre propre devenir. Le cerveau organise les possibilités de perception, d’évaluation, de décision et de mouvement. L’âme se forme aussi à travers les effets accumulés de nos choix et de nos expériences. L’esprit demeure celui auquel les hésitations, les efforts, les décisions et les actes appartiennent comme vécu. La volonté relie ces dimensions en permettant au sujet de prendre part à ce qu’il devient.
La formule centrale de La Théorie du sujet incarné reçoit alors son prolongement le plus actif.
L’âme est ce que je deviens. L’esprit est celui qui devient. La volonté est la manière dont celui qui devient prend part à son devenir.
Phineas Gage permet enfin de revenir au point de départ avec une compréhension différente. Une transformation matérielle du cerveau peut modifier le caractère, le contrôle, la décision et la manière dont une personne habite ses relations. Elle révèle combien la volonté dépend de l’architecture à travers laquelle elle s’exerce. Comprendre cette dépendance ne fait pourtant pas disparaître celui qui agit. L’enjeu consiste plutôt à déterminer quelle part de son histoire, de ses raisons et de ses capacités pouvait réellement entrer dans l’action.
Nous choisissons toujours à l’intérieur d’un cerveau, d’une histoire et de limites précises. Cet intérieur constitue justement le lieu où une expérience passée peut devenir une raison, où une raison peut devenir une décision et où une décision peut changer celui que nous serons demain.
La liberté humaine commence là où une personne devient elle-même capable de devenir une cause.
Joël Kamala Mwindo
Auteur et essayiste
JKM Éditions, Montréal
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