Un bistouri passe entre les deux moitiés d’un cerveau vivant. Quelques heures plus tard, le patient se réveille, reconnaît sa famille, retrouve ses habitudes, reprend sa vie et parle comme avant. Pourtant, au cœur de son cerveau, une voie essentielle vient d’être coupée. L’architecture par laquelle ses deux hémisphères échangeaient une immense quantité d’informations a été profondément divisée. Une question surgit alors, vertigineuse. Lorsque le cerveau se sépare, celui qui éprouve le monde se sépare-t-il avec lui ?
L’opération porte le nom de callosotomie et elle vise le corps calleux, principal faisceau de fibres reliant l’hémisphère gauche à l’hémisphère droit. Au début des années 1960, à Los Angeles, les neurochirurgiens Joseph Bogen et Philip Vogel pratiquent cette intervention chez des patients atteints d’épilepsies sévères résistant aux traitements disponibles. L’objectif consiste à empêcher la propagation des crises d’un hémisphère à l’autre. Les résultats cliniques sont suffisamment encourageants pour que la médecine hérite, presque accidentellement, d’une situation sans équivalent. Deux hémisphères continuent de fonctionner dans un même crâne alors qu’une partie majeure de leurs communications directes a disparu.
Roger Sperry et Michael Gazzaniga transforment cette conséquence chirurgicale en expérience scientifique. Leurs protocoles révèlent des dissociations spectaculaires qui contribueront aux travaux pour lesquels Sperry reçoit le prix Nobel de physiologie ou médecine en 1981. Un stimulus présenté dans le champ visuel gauche est principalement traité par l’hémisphère droit. Dans certaines expériences classiques, le patient affirme verbalement ne rien avoir vu alors que sa main gauche peut identifier ou sélectionner correctement l’objet. Le même organisme semble alors produire deux rapports incompatibles sur un même instant. Ces expériences frappent tellement l’imagination qu’elles installent durablement une intuition puissante, celle d’une personne devenue deux lorsque ses hémisphères cessent de communiquer normalement.
C’est précisément cette évidence que La Théorie du sujet incarné soumet à l’examen.
Fragmenter l’information, fragmenter l’action et fragmenter le sujet appartiennent à trois ordres de faits différents. Un cerveau peut contenir plusieurs voies de traitement relativement autonomes. Un organisme peut produire des réponses contradictoires selon la voie sollicitée. Ces phénomènes établissent une dissociation fonctionnelle remarquable. Ils n’établissent pourtant pas, à eux seuls, l’existence de deux sujets. Pour franchir ce seuil, il faudrait montrer que deux centres phénoménaux distincts sont réellement apparus, deux pôles auxquels des expériences différentes arrivent en première personne.
La prudence vaut également dans l’autre sens. L’unité visible du corps ne garantit pas davantage l’unité du sujet. Si deux centres d’expérience véritablement autonomes pouvaient apparaître dans un organisme auparavant unifié, une théorie sérieuse devrait accueillir cette pluralité. Compter les corps ne suffit donc pas à compter les sujets.
La distinction décisive sépare l’unité du sujet de l’unité de son architecture d’accès.
L’architecture d’accès désigne l’ensemble des voies grâce auxquelles perception, mémoire, langage, décision et action deviennent disponibles les unes aux autres. La callosotomie bouleverse cette circulation. Le sujet désigne autre chose. Il désigne le centre auquel une expérience appartient, celui pour qui quelque chose apparaît, fait mal, possède une couleur, rappelle un souvenir ou devient une pensée.
Toute la difficulté du split-brain tient alors dans cet écart. Une information peut devenir inaccessible à certaines fonctions sans avoir cessé d’être vécue. Deux systèmes peuvent traiter séparément des contenus sans que deux sujets existent nécessairement. Démontrer une division de l’accès au monde reste donc différent de démontrer une division de celui auquel le monde apparaît.
Trois possibilités demeurent ouvertes. Un seul sujet peut subsister malgré une circulation profondément fragmentée de l’information. L’expérience peut également conserver une unité tout en devenant intérieurement plus compartimentée. Une troisième possibilité demeure celle de plusieurs centres d’expérience apparaissant dans un même organisme. La neuropsychologie du cerveau divisé ne permet pas encore de fermer définitivement ces trois chemins.
Une étude publiée en 2017 dans Brain par Yaïr Pinto et ses collaborateurs a précisément compliqué l’interprétation traditionnelle. Deux patients ayant subi une callosotomie complète pouvaient détecter et identifier des stimuli présentés dans les deux champs visuels avec différents modes de réponse, alors même qu’ils restaient incapables de comparer normalement certaines informations entre les deux hémichamps. Les auteurs en concluaient que la séparation des hémisphères pouvait diviser certains traitements perceptifs sans produire pour autant deux agents conscients indépendants. L’étude portait sur seulement deux patients et ne clôt donc pas le débat, mais elle suffit à montrer que l’équation cerveau divisé égale conscience divisée ne possède rien d’évident.
Cette incertitude représente une force philosophique plutôt qu’une faiblesse à dissimuler. Une théorie sérieuse ne se mesure pas seulement aux faits qu’elle explique. Elle se mesure également aux faits capables de la mettre en difficulté.
La Théorie du sujet incarné accepte donc son propre risque. Si une division cérébrale contrôlée permettait d’établir que deux centres phénoménaux pleinement autonomes apparaissent à partir d’un sujet auparavant unifié, l’hypothèse d’un esprit individuel irréductible à l’organisation cérébrale serait directement atteinte. Une théorie qui ne pourrait jamais perdre ne pourrait jamais véritablement être éprouvée.
Le cerveau divisé révèle alors quelque chose de plus profond que la spécialisation des hémisphères. Il montre combien l’unité de notre expérience dépend de l’architecture qui rassemble les informations, les rend accessibles, coordonne les gestes et relie perception, mémoire, langage et décision. Lorsque cette architecture se fracture, certaines dimensions de l’unité fonctionnelle se fracturent avec elle.
Une question demeure pourtant intacte derrière cette explication. Comprendre comment plusieurs contenus deviennent accessibles les uns aux autres décrit le mécanisme de leur coordination. Cela ne suffit pas encore à expliquer pourquoi toutes ces expériences, lorsqu’elles sont vécues ensemble, appartiennent à un même « je ».
Le split-brain transforme ainsi une intuition quotidienne en épreuve philosophique. Dans la vie ordinaire, chacun se découvre spontanément comme une seule personne. Sous la lame du neurochirurgien, cette évidence perd son confort. L’unité du « je » doit désormais résister à une situation où l’organisation même de l’expérience peut être coupée en deux.
Le bistouri peut séparer les voies par lesquelles le monde nous atteint.
Il reste encore à démontrer qu’il peut séparer celui à qui le monde apparaît.
Joël Kamala Mwindo
Auteur et essayiste, JKM Éditions, Montréal
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