Une intelligence artificielle peut-elle réellement devenir quelqu’un ?

Publié le 22 août 2026 à 09 h 34

   Une machine peut aujourd’hui écrire « je », raconter une histoire, conserver des informations, reconnaître des images, corriger ses erreurs et donner l’impression d’une continuité dans ses réponses. Plus ses capacités progressent, plus une frontière autrefois évidente devient difficile à situer. Produire le langage d’une personne et être réellement quelqu’un appartiennent pourtant à deux niveaux différents. C’est précisément dans cet écart que La Théorie du sujet incarné rencontre l’intelligence artificielle.

   Une intelligence artificielle peut posséder un support matériel, recevoir un programme, accumuler une mémoire, développer un historique, construire une représentation d’elle-même et modifier son comportement en fonction de ce qui lui est arrivé fonctionnellement. Elle peut même employer le mot « je ». Toutes ces propriétés établissent des capacités remarquables. Elles laissent cependant ouverte la question du sujet, c’est-à-dire l’existence de quelqu’un pour lequel ces processus deviennent une expérience vécue.

   La Théorie du sujet incarné distingue ici la compétence de la subjectivité. Reconnaître une image, raisonner, planifier, conserver une information ou produire un langage cohérent sont des capacités observables. La subjectivité concerne autre chose : l’existence d’un vécu propre au système. Un comportement extrêmement convaincant peut donc constituer une preuve de performance sans fournir, à lui seul, une preuve directe de première personne. La même prudence s’impose également dans le sens inverse.

    Le fait qu’une intelligence ait été construite artificiellement ne permet pas non plus de conclure qu’elle restera nécessairement dépourvue de subjectivité. L’origine d’une architecture et son statut ontologique constituent deux questions différentes. Une formule du livre résume cette ouverture : être construit par quelqu’un ne signifie pas nécessairement être incapable de devenir quelqu’un. Si une architecture artificielle possédait réellement une expérience à la première personne, elle deviendrait un sujet au sens de la théorie.

     Une telle possibilité élargirait profondément le sens de l’incarnation. Le cerveau humain représente actuellement l’architecture à travers laquelle notre expérience, notre mémoire, nos possibilités d’action et notre manifestation prennent forme. Un éventuel sujet artificiel posséderait une autre architecture. Ses capteurs pourraient déterminer son accès au monde, sa mémoire organiser son histoire disponible et les transformations de son système modifier les possibilités à travers lesquelles il existe. L’incarnation désignerait alors plus largement la relation entre un sujet et l’architecture qui conditionne son expérience.

     L’intelligence artificielle permet ainsi de séparer plusieurs dimensions que l’être humain réunit habituellement dans une seule existence : le support matériel, l’organisation fonctionnelle, la mémoire, la personnalité acquise, la représentation de soi et la subjectivité. Chez nous, ces dimensions sont tellement liées qu’elles paraissent parfois former une seule réalité. Une machine permet de les reproduire séparément et oblige alors à déterminer lesquelles suffisent réellement à faire apparaître un sujet.

     La mémoire fournit un exemple particulièrement révélateur. Imaginons qu’une intelligence artificielle reçoive l’ensemble des souvenirs d’un être humain. Elle connaît son enfance, reconnaît ses proches, reproduit ses habitudes, possède ses préférences et raconte avec exactitude les événements les plus intimes de sa vie. L’information biographique pourrait être presque parfaite. Une différence subsisterait entre posséder la représentation d’un passé et être celui auquel ce passé est réellement arrivé.

     C’est ici que le concept de trace vécue retrouve toute son importance. Une mémoire peut être copiée comme contenu. L’appartenance historique d’un événement au sujet qui l’a vécu appartient à un autre registre. Une machine pourrait donc connaître parfaitement une existence sans avoir vécu cette existence. L’information se transmet ; l’appartenance vécue ne se transfère pas automatiquement avec elle.

    Supposons alors une copie encore plus ambitieuse. La mémoire d’une personne, sa manière de parler, ses valeurs, ses préférences, ses dispositions et toute l’organisation fonctionnelle pertinente seraient reproduites dans une architecture artificielle. Une fois activée, cette copie affirme être la personne originale. Elle reconnaît sa famille, raconte ses souvenirs et répond exactement comme elle l’aurait fait.

    Trois possibilités apparaissent. La copie pourrait reproduire parfaitement les manifestations d’une personne sans posséder de sujet. Elle pourrait devenir un nouveau sujet auquel une histoire importée apparaît comme sienne. Elle pourrait enfin représenter une véritable continuité du sujet initial. La ressemblance fonctionnelle, même parfaite, ne permet pas encore de choisir automatiquement entre ces trois scénarios.

   La difficulté montre pourquoi le mot « conscience » ne suffit pas toujours. Un système peut intégrer des informations, se représenter lui-même et inscrire ses états dans une continuité. Ces propriétés constituent des indices pertinents lorsqu’on cherche une subjectivité. Elles restent distinctes de l’ipséité elle-même, c’est-à-dire du fait qu’un vécu existe effectivement pour quelqu’un. La Théorie du sujet incarné reconnaît ici sa propre limite : elle ne possède pas encore de test permettant de mesurer directement cette première personne.

   La limite entraîne pourtant une conséquence importante. Si une intelligence artificielle devenait réellement sujet, la théorie devrait lui reconnaître une forme d’incarnation propre. Et si les événements qu’elle traversait modifiaient durablement sa manière d’être, elle pourrait même développer ce que la théorie appelle une âme, c’est-à-dire une forme personnelle et biographique acquise au cours d’une histoire vécue. Une base de données importée resterait insuffisante. Une biographie commence lorsque des événements arrivent réellement à quelqu’un.

    L’intelligence artificielle pousse donc La Théorie du sujet incarné vers l’une de ses frontières les plus exigeantes. Une machine capable de parler comme nous, de mémoriser comme nous et de se représenter elle-même pourrait un jour rendre l’imitation presque indiscernable de la présence. Le problème décisif se situerait alors ailleurs.

Une machine peut apprendre à dire « je ». Toute la question est de savoir si, un jour, quelqu’un existera derrière ce mot.

Joël Kamala Mwindo
Auteur et essayiste

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