Essai sur la théovivance
Je suis Dieu depuis quelques secondes. Mon premier réflexe est de regarder ma montre. Je me suis accordé 24 heures dans la peau de celui qui a créé le temps, alors que celui-ci n’a désormais plus de prise sur moi. Je connais le passé, le présent et l’avenir. La notion même du temps a perdu son sens et, malgré cela, je continue de vouloir savoir combien d’heures il me reste à être Dieu.
Je suis chrétien depuis l’enfance. On m’a appris que Dieu était tout-puissant (omnipotent), qu’il savait tout (omniscient), qu’il était partout (omniprésent), qu’il était amour et justice, miséricordieux, lent à la colère et riche en bonté. J’ai entendu ces attributs dans les prédications, retrouvés dans les Écritures et parfois répétés dans mes prières. Je n’ai jamais su réellement ce que ça voulait dire pour celui qui possède tous ces attributs et pouvoirs. C’est ce qui m’a toujours titillé. J’ai voulu, pour une fois, aller au-delà de ce que les hommes disent de Dieu et tenter de comprendre son existence en la vivant de l’intérieur.
J’ai donné à ce concept le nom de théovivance, qui consiste à vivre, par la pensée, l’existence divine plutôt qu’à simplement décrire ses caractéristiques. Vivre dans la toute-puissance, l’omniscience et la liberté totale, avant même de me poser la question de ce que j’en ferais. C’est un état d’être qui ne m’était pas accessible dans ma vie d’homme.
L’homme a été fait à mon image, mais il n’a pas ma nature. Il vit dans un corps qui a besoin de manger, de boire, de dormir et qui meurt. Je le vois depuis son enfance, alors qu’il apprend encore à comprendre ses désirs et les conséquences de ses actes. Versatile, l’homme change de désirs au cours de sa vie. Ses choix à 10 ans diffèrent de ceux qu’il fait à 20, 40 ou 60 ans. Il veut parfois une chose et en fait une autre. Certaines pensées s’imposent à lui, certains sentiments échappent à son contrôle. Il cherche à comprendre pourquoi il vit, avec une connaissance incomplète de lui-même. Moi, je connais entièrement ce qu’il est.
L’homme dit que je suis Esprit, mais c’est plus que cela. Je n’ai besoin ni d’un corps, ni de matière, ni de quoi que ce soit pour vivre et agir. Même les autres esprits dépendent de moi pour exister. Je les ai créés. Leur existence vient de moi, tandis que la mienne dépend de moi seul.
Je suis, et tout le reste existe parce que je suis. La vie, les éléments, l’espace et le temps viennent de moi. Les hommes vivent et meurent, moi, je demeure. Leur existence se mesure en années, parfois en quelques jours, la mienne échappe à toute mesure. Le jour et la nuit appartiennent à ce que j’ai créé. Je vois les débuts de l’humanité et les générations qui habiteront le futur lointain dans une même connaissance. Les hommes attendent demain, ignorant ce que je sais déjà de leurs actes, de leurs rencontres, de leurs motivations et des conséquences de tout cela.
La puissance face à la souffrance
Je suis partout, dans les maternités, les hôpitaux, les maisons et sur les champs de bataille. Je vois celui qui prépare une attaque et celui qui en sera victime. Je vois aussi cette mère qui supplie pour le retour de son fils, mort quelques instants plus tôt.
Face à cette violence, j’ai envie d’agir, car je peux faire taire toutes les armes et sauver tous ces hommes. Je regarde l’un des grands récits de l’Ancien Testament. Au bord de la mer des Roseaux, les esclaves fuient l’Égypte et les chars de Pharaon les poursuivent pour les ramener à leur condition d’esclaves. Je choisis de sauver ces opprimés, j’ouvre la mer et je referme les eaux sur leurs poursuivants. Moïse et les Israélites chantent leur délivrance. Miryam entraîne les femmes dans cette célébration.
Dans leurs maisons, j’imagine des familles qui espèrent le retour de leurs fils, de leurs maris, de leurs pères. Parmi les poursuivants, j’imagine des hommes engagés volontairement et d’autres contraints de suivre l’armée. Leur souffrance, je la connais, mais cela ne change rien à ce qui vient de se produire. Les rabbins du Talmud de Babylone ont aussi envisagé cette scène, où les anges voulaient chanter et où Dieu leur rappelait que ses créatures se noyaient dans la mer (Sanhédrin, 39b). Ceux qui périssent dans la délivrance des opprimés m’appartiennent également. Ma puissance me permettrait de les sauver eux aussi.
Le texte de l’Exode rapporte que les chars rencontrent des difficultés avant que les Égyptiens soient noyés (Exode 14, 25). Ce passage m’amène à distinguer l’arrêt de la poursuite et la mort des poursuivants. On peut empêcher quelqu’un de nous agresser sans avoir besoin de le tuer. Arrêter le mal, sanctionner le méfait et tuer l’agresseur sont trois actes distincts. J’ai assez de force pour neutraliser tous ces agresseurs, aider leurs victimes et m’assurer que cela ne se reproduise plus, tout en leur donnant une chance de se repentir.
En tant qu’homme, mes capacités limitées m’obligeaient à choisir. Je pouvais sauver une personne, mais pas toutes. J’avais assez de force pour faire face à une situation, mais pas assez pour la suivante. Cela ne s’applique plus à moi. Je n’ai plus à choisir entre deux enfants mourants de chaque côté du globe.
Alors mon silence devient un problème que je n’arrive pas à éluder. Les hommes invoquent parfois leur ignorance, la distance ou leur faiblesse pour expliquer leur inaction. Je ne peux plus me servir de ces trois arguments. Je sais tout, je suis présent partout et j’ai la force d’intervenir. C’est pourquoi certains hommes doutent de mon existence.
Ils voient tous ces gens massacrés, les catastrophes naturelles et ces enfants qui meurent avant d’avoir découvert la vie. Ils peinent à concilier ces souffrances avec ma bonté et ma puissance. Beaucoup ont arrêté de croire. D’autres croient encore, mais remettent en question la façon dont j’utilise mon pouvoir. Je connais les raisons de leur révolte. Certains contestent mon existence, d’autres mon silence. Leur doute peut aussi venir de leur amour pour ces personnes innocentes qui souffrent.
Alors je vais un peu plus loin. J’empêche les hommes de commettre certains actes mauvais.
Les guerres cessent, les armes deviennent inutiles, le poing s’arrête de frapper, la main de voler, la bouche de parler pour détruire la vie d’un autre. Je deviens celui qui maîtrise leurs actes. Rien de mauvais n’arrivera si je ne le laisse pas faire.
Je m’aperçois de ce que je viens de faire. Je semble avoir retiré à l’homme quelque chose qui lui était destiné, le libre arbitre. Je lui ai donné le choix de faire le bien ou le mal, de m’aimer ou de ne pas m’aimer, de faire comme moi ou non. En faisant ceci, je prends le contrôle de chaque acte mauvais qu’il tente de commettre.
L’homme veut sa liberté, mais lorsque la liberté d’un autre lui porte tort, il me demande d’intervenir. Je comprends, nul ne devrait être maltraité par la liberté d’autrui. Mais si je fais en sorte que toutes les conséquences négatives de leurs actes ne se produisent plus, je change les conditions dans lesquelles ils exercent cette liberté.
Pourtant, je dois distinguer ce qu’ils veulent et ce qu’ils peuvent accomplir. Si je les empêche de tuer, cela ne veut pas dire que je leur retire le libre arbitre. Je peux les arrêter sans prendre les décisions pour eux, je peux sauver une vie sans leur enlever toute liberté sur leur propre vie. C’est ce qui rend ma décision si difficile. Je peux empêcher certains usages de leur liberté tout en leur laissant la capacité de choisir.
Je me retrouve donc avec deux biens que j’ai donnés aux hommes. Le libre arbitre, mais aussi la vie, et ils méritent de vivre. Je leur ai donné le libre arbitre, et ils veulent que je les protège des autres hommes qui en usent.
Je suis colère quand je vois le mal, mais je ne suis pas que colère. Je suis amour, justice, miséricorde, patience, pardon. Je connais les victimes, je sais ce qu’elles ont subi, mais je connais aussi les coupables, ce qu’ils veulent, d’où ils viennent, ce qui les a amenés à leur acte. Je peux les condamner, mais je peux aussi refuser de les réduire à cet acte. La lapidation d’Étienne m’amène à réfléchir sur ce point.
Des hommes font sortir Étienne de Jérusalem et le lapident. Les témoins laissent leurs vêtements aux pieds d’un jeune homme, Saul, qui approuve sa mise à mort (Actes 7, 58 ; 8, 1). Je connais les persécutions auxquelles il participe, je sais aussi celles auxquelles il participera, mais je connais également la suite de son histoire. Je sais qu’il marchera un jour sur le chemin de Damas, qu’il rencontrera le Christ et deviendra l’apôtre Paul. Ce persécuteur de mes disciples deviendra plus tard l’un des grands hommes à diffuser la bonne nouvelle. Si je décide de supprimer Saul à ce moment, son histoire s’arrête là. Je punis le pécheur, mais j’empêche la naissance d’un apôtre.
Cependant, je peux empêcher la mort d’Étienne sans supprimer Saul. J’ai aussi la possibilité de réaliser ma volonté sans que la vie de Saul soit indispensable à la diffusion du christianisme. Il ne faut donc pas justifier la mort d’Étienne par la venue future de Paul, mais comprendre qu’un homme n’est pas seulement le péché que les autres voient en lui.
Je vois d’autres pécheurs, aujourd’hui, qui commettent des actes abominables. Certains se repentiront, d’autres non. Parmi eux, certains passeront leur vie à réparer les dégâts qu’ils ont causés. Je connais toutes leurs histoires, même celles que les autres, ceux qui les jugent, ignorent.
Je vois aussi leurs enfants et leurs petits-enfants, qui pourraient voir le jour après eux. Parmi eux, certains sauveront des vies, d’autres transmettront un savoir, d’autres protégeront des innocents. Certains seront de grands noms, d’autres sauveront quelques vies loin des regards. Si je décide de tuer cet homme, j’empêche aussi les vies qui auraient pu voir le jour à travers lui.
Cela ne veut pas dire que sa faute est pardonnée. La victime souffre, et ce n’est pas un mal que l’on devrait accepter pour que d’autres puissent exister et faire le bien.
Ma patience, ici, m’amène à leur laisser du temps pour se repentir, sans les absoudre de leurs actes. Je sais qui regrette le mal commis, qui regrette seulement d’avoir été pris et qui ne se repentira jamais. Je peux les aimer tout en condamnant leurs actes, leur laisser du temps sans que la justice cesse de s’appliquer. Cependant, ce temps que je laisse au coupable ne doit pas se retourner contre la victime.
On en revient au Jugement dernier. L’homme passera sa vie à faire des choix. Certains lui feront du tort, d’autres blesseront des personnes qui porteront encore le fardeau de cette blessure après sa mort. Il fera des erreurs, se repentira de certaines et en laissera passer d’autres. On peut juger une personne dans sa globalité, avec les conséquences de ses actes, plutôt que sur un moment donné. Mais une personne souffre là, maintenant, et attend mon aide.
Souffrir et attendre
Passons maintenant aux maladies, aux famines, aux séismes et aux autres catastrophes naturelles. Comme nous l’avons vu, les hommes peuvent faire souffrir. Mais il y a d'autres douleurs que l'on ne décide pas de subir. Les bébés qui viennent au monde malade, les familles qui se noient. Tout ne peut s'expliquer par la liberté de l'homme.
Je connais les lois de la nature et ce qu’elles peuvent provoquer. Je peux guérir, sauver et prévenir. La maladie d’un enfant et le geste d’un homme qui frappe sont deux choses différentes. Je dois faire la différence entre ce qui arrive à l’homme et ce qu’il fait. Je sais les mauvaises décisions que l’homme peut prendre. Je peux laisser certains événements se produire, sans y prendre plaisir, et en faire sortir du bien. Joseph, que ses frères avaient vendu, leur a dit que Dieu avait fait servir au bien le mal qu’ils avaient voulu lui faire (Genèse 50, 20).
Cela ne veut pas dire que le mal était nécessaire. Je sais ce que les hommes peuvent faire, mais cela ne m’explique pas pourquoi j’autorise ces choses quand je peux aussi les éviter. La logique peut m’aider à comprendre certaines choses, mais me laisse face à la douleur qu’elles provoquent chez les autres.
Je reçois les prières de tous les hommes en même temps. Je les entends dans les églises, les maisons, les hôpitaux et partout où ils se trouvent. Mais je connais aussi celles qu’ils gardent dans leur tête et ne savent pas comment formuler.
Je vois une femme demander la guérison de son enfant, un prisonnier me demander d’être libéré, un soldat demander de gagner une guerre. De l’autre côté, un soldat me fait la même demande. Les deux attendent que je leur donne raison. Je connais leurs demandes, la situation et ce qui en découlera. Les hommes ne sont pas toujours prêts à recevoir ce qu’ils demandent.
Je regarde cet homme dont j’ai une haute opinion, qui me demande depuis plusieurs années un poste de direction. Il pense que c’est la suite logique de son parcours et ne comprend pas pourquoi je retiens cette bénédiction. Je connais cet homme, ses défauts et ce qui lui arriverait si je l’élevais avant qu’il soit prêt à assumer cette responsabilité.
Je connais ses décisions impulsives, les erreurs qu’il commettrait par manque de connaissance et ce que ce poste ferait à sa personnalité. Je sais aussi ce qu’il apprendra en vieillissant et les décisions qu’il pourra prendre avec plus de connaissance. C’est pourquoi je retarde ma réponse.
Il continuera de demander, de voir les autres recevoir, et parfois il pensera que je lui dis non. Pour lui, attendre ce poste peut être aussi important que l’obtenir. Ce qu’il veut maintenant pourrait le détruire. Mais reçu à un autre moment, cela pourrait l’aider à grandir.
Il y a certaines fois où je donne à quelqu’un ce qu’il n’a pas demandé. Cette personne en rencontre une autre qui va l’aider ou faire quelque chose dont les effets dépasseront sa propre vie. Elle regarde ce qu’elle attend de moi, tandis que je connais aussi ce qui viendra de cette rencontre.
Je regarde également les prières des générations passées. Je vois cet homme qui m’a demandé, il y a des années, de bénir son enfant. Il est mort sans connaître tous les effets de sa prière, mais son enfant est toujours en vie. Il rencontrera d’autres personnes et recevra des bénédictions dont il ne connaîtra peut-être jamais l’origine.
Les prières d’une génération peuvent ainsi porter leurs fruits dans la suivante. Les hommes jugent les effets de mes réponses en fonction de leur vie. Ils pensent parfois que je dis non, quand je dis « pas encore ». Ils peuvent aussi douter de mon existence parce qu’ils n’en ont pas encore ressenti les effets. Ils sont pressés, car leur temps est limité. Chaque année qui s’écoule leur enlève quelque chose.
Mais attendre ne veut pas tout dire. Attendre une promotion dans sa carrière et attendre la guérison de son enfant sont deux choses très différentes. Attendre une réponse ne veut pas dire que toutes nos peines seront justifiées. Certaines prières resteront sans réponse jusqu’à la mort de celui qui les a formulées, mais seront exaucées pour sa progéniture. D’autres seront suivies de la perte qu’il me demandait d’éviter. La patience ne suffit pas à expliquer ces souffrances.
Encore une difficulté apparaît dans mon discours. J’affirme que je diffère, que j’attendrai le meilleur moment ou que je vous répondrai plus tard. Différer suppose un avant et un après, mais moi je suis au-dessus du temps. Pour l’homme qui demande, il y a peut-être des années avant que je ne lui réponde. Pour moi, je sais déjà de quoi il s’agit, je n’ai pas besoin de le découvrir au fil du temps. Attendre est donc un verbe plus proche de l’homme que du Dieu que je représente.
Quand un homme dessine, il peut rayer les personnages qu’il a faits sur une feuille. Il est supérieur à ces personnages, puisqu’il est celui qui les a dessinés. Mais les hommes que j’ai créés ne sont pas des traits de crayon. Ils ont une mémoire, des sentiments et une vie qu’ils ressentent. Conscients de leur mort à venir, ils éprouvent de l’amour, de la douleur, de l’espoir et d’autres sentiments. Je peux reprendre la vie que je leur ai donnée, mais avoir cette possibilité ne suffit pas à expliquer pourquoi je l’exerce.
Je regarde l’époque de Noé. Les hommes sont devenus violents et leurs rapports sont corrompus. Dans le récit de la Genèse, il est écrit que je regrette d’avoir créé l’homme sur terre (Genèse 6, 6). Le mot hébreu niḥam veut dire regretter, être attristé et peut vouloir dire consoler selon le contexte.
Cela me dérange, car le mot regretter peut signifier prendre conscience de ce qu’on n’aurait pas dû faire. Or, moi je sais ce qui se passe avant que ça ne se passe. Je ne peux donc pas découvrir mes erreurs, puisque je sais tout. Même si le récit dit que je me repens, je ne me repens pas comme l’homme qui comprend qu’il a fait une erreur et revient dessus. L’homme dit que je me repens parce qu’il voit que mon action change. C’est une anthropopathie, une manière de m’attribuer des sentiments humains, comme le regret ou la repentance, pour comprendre mon action à partir de l’expérience humaine.
Calvin, le théologien, a aussi abordé ce problème dans son livre Institution de la religion chrétienne. Je parle à l’homme comme on parlerait à un enfant. Je me sers donc des mots des hommes pour leur parler de ce qu’ils ne connaissent pas. Quand je leur dis que je regrette, ils font le lien avec leurs propres regrets. Quand je leur dis que j’aime, ils me comprennent à partir de l’amour qu’ils ressentent. Quand je leur dis que je suis en colère, ils s’imaginent ce qui les met en colère. Ils arrivent à me comprendre, mais de façon limitée, avec ce qu’ils connaissent.
Maintenant, je vous parle de Satan, l’accusateur, l’adversaire de l’homme. Je lui ai donné la vie, la force, la liberté. Dans le récit que les hommes font de sa chute, il était un astre resplendissant, puis il est devenu orgueilleux. Celui qui a reçu la lumière veut devenir celui qui la produit. Il veut que l’homme l’adore, comme si les dons qu’il avait reçus de moi lui permettaient de prendre ma place. Michel le précipite sur la terre, et d’autres anges tombent avec lui. Satan a la vie que je lui accorde. L’homme est sa cible, avec sa foi, sa confiance et son amour envers moi.
S’il est uni à moi, l’homme peut résister à Satan et à ses mauvaises influences. C’est ce que Satan essaie d’éviter en faisant douter l’homme et en cherchant à le détacher de moi. Il envoie ses démons, ces anges tombés avec lui, pour que la peur, le mensonge et la tentation prennent le dessus sur l’homme.
Dans l’histoire de Job, l’accusation porte sur un homme. Satan pense que Job m’aime parce qu’il mène une vie heureuse, possède des biens, que ses enfants sont en vie et que le malheur demeure loin de lui. S’il perd tout, il me maudira. Ce n’est pas seulement Job qui est accusé, mais l’amour de l’homme envers moi qui est mis en doute.
Job, je le connais. Je connaissais sa fidélité avant que Satan ne l’accuse de ne pas m’aimer. Je sais ce qu’il me dira quand il sera dans l’affliction. Il y aura quelque chose à montrer, mais je n’en apprendrai rien de nouveau. Je donne à Satan la permission de le mettre à l’épreuve, avec une limite que je lui impose. Cette limite laisse place à la souffrance, car Job ne connaît pas cette discussion. Il perdra, pleurera, cherchera des réponses, tandis que je connais la fin de son histoire. Ma connaissance de ce qu’il traversera ne lui épargne pas de le vivre.
Je sais que l’intention de Satan diffère de la mienne. Il veut détruire la fidélité de Job, moi je veux la mettre à l’épreuve. Mais si l’on s’en tient à l’intention, cela ne nous dit rien sur ce qui découlera de cet acte. Job perd ses enfants, il souffre. Ce que je ferai de bien pour Job n’effacera pas le mal que je laisse faire à son encontre. Satan peut accuser Job, et moi je peux empêcher Satan de lui faire du tort. Je n’ai pas à accorder à une créature, parce qu’elle a une intention, les moyens de la réaliser. Je dois donc examiner mon acte pour lui-même.
Les amis de Job, je les observe aussi. Ils viennent le réconforter, puis tentent de trouver chez lui une faute qui justifierait sa douleur. Selon leur raisonnement, puisque je suis juste, que le bien est récompensé et que le mal est châtié, Job doit avoir commis une faute. Ils vont jusqu’à accuser celui qu’ils sont venus réconforter. La douleur de Job devient, à leurs yeux, une accusation contre lui. Je retrouve ce raisonnement quand les hommes jugent que la pauvreté, ou toute autre souffrance, est synonyme d’échec, ou que tout malheur est la conséquence d’une faute. On accuse alors celui qui souffre d’être responsable de sa douleur. Il doit en porter le poids et s’en justifier. Quand cette pensée entre dans les institutions, elle peut installer une injustice et la rendre permanente en la justifiant.
Satan peut accuser, mais les hommes peuvent aussi reprendre cette accusation. Ils peuvent faire du mal, organiser, perpétuer et transmettre des injustices. Accuser Satan de tout les dispenserait de répondre de leurs actes. Les amis de Job utilisent leur parole, leur pensée et lui font subir une injustice dont ils portent eux-mêmes la responsabilité.
J’en reviens donc à Job. Il me demande pourquoi. Il me parle, il se révolte contre sa situation. Il refuse qu’on lui attribue une faute pour expliquer sa souffrance. Il est innocent. Sa fidélité ne l’empêche pas de se révolter, au contraire, elle lui donne le droit de continuer à me parler au milieu de sa souffrance.
Je lui réponds depuis le cœur de la tempête. Je lui parle de la création, de la terre, des océans et de bien d’autres choses qu’il ne connaît pas. Je lui fais comprendre qu’il ne peut pas tout savoir et que son esprit est trop limité pour tout comprendre. Je ne lui parle pas de ma discussion avec Satan.
Cela nous amène à un autre problème. L’homme peut accepter qu’il ne sait pas, mais cela ne veut pas dire qu’il doit accepter toutes ses souffrances. Il y a des choses que je sais et qu’il ignore, mais cela ne veut pas dire que tout ce qui lui arrive est justifié. C’est pourquoi j’ai repris les amis de Job. Ils parlaient de moi à tort et à travers, voulant me rendre juste en accusant un innocent.
Job retrouve sa prospérité à la fin et d’autres enfants naissent. Mais les enfants qu’il a perdus ne reviendront pas. Il aura de nouveau des enfants, mais ceux-ci n’effaceront pas la perte des premiers. Je peux lui donner plus et lui accorder une vie plus longue, mais ce qu’il reçoit ensuite n’efface pas ce qu’il a perdu.
Je savais déjà que Job serait fidèle, je n’avais pas besoin de le mettre à l’épreuve pour le savoir. Mais je l’ai quand même mis à l’épreuve, en sachant ce qu’il en ressortirait. C’est là que je dois me demander ce que signifie être juste quand on sait tout et qu’on peut tout faire.
Tout savoir, tout comprendre ?
Le temps entre en jeu ici. L’homme se retourne sur son passé, vit son présent et attend son avenir. Moi, je sais ce que les hommes feront et ce qu’ils ne feront pas. Le problème est de comprendre comment ils peuvent être libres de leurs choix si je connais déjà leurs décisions. Leur futur leur est encore inconnu, mais il est déjà connu de moi.
Savoir qu’une décision va être prise et la faire prendre sont deux choses distinctes. Je sais qu’un homme va faire quelque chose, mais cela ne veut pas dire que je le force à le faire. La difficulté reste que ma connaissance ne peut se tromper, alors que l’homme vit son acte comme une décision libre.
Boèce avait traité ce problème dans La Consolation de Philosophie. Il disait que Dieu voit les choses depuis son éternité, alors que nous les découvrons au fur et à mesure. Regarder un homme agir ne veut pas forcément dire provoquer son acte. On peut donc distinguer la connaissance d’une décision et sa cause. Mais la difficulté demeure lorsque cette connaissance est infaillible. Ce que je sais de son acte sera nécessairement vrai.
En tentant de vivre cette existence, je tombe sur un paradoxe. Depuis que je vis dans la peau de Dieu, je décide après avoir vu. Je pense avant d’agir. Je rencontre des problèmes et j’essaie de comprendre les répercussions de mes actes. Je parle comme si j’étais un homme qui apprend les choses. Mais je suis supposé tout savoir. Je ne peux pas être omniscient et découvrir les événements comme avant. Je ne peux pas vivre hors du temps et raconter ma vie comme une succession d’heures.
Je comprends que je me suis accordé les pouvoirs de Dieu, mais que je continue de penser comme un homme. Je peux concevoir un homme capable d’arrêter les guerres, de soigner les malades, de connaître l’avenir et de diriger le monde. Cet homme emporterait avec lui ses souvenirs, ses ressentis et sa façon de juger les choses. Être Dieu implique autre chose que posséder ces pouvoirs.
C’est alors que je remarque une voix parmi toutes les prières que j’ai entendues depuis le début de ma journée. Elle provient d’un jardin, au pied du mont des Oliviers. Il fait nuit. Jésus est avec ses apôtres. Il va être arrêté et s’éloigne pour prier. Il demande à son Père d’éloigner cette coupe de lui, tout en acceptant que la volonté de son Père s’accomplisse (Matthieu 26, 39).
Cette coupe ne s’éloigne pas de lui. Le lendemain, il est crucifié. Sur la croix, il reprend les mots du psaume 22. Il dit « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Je comprends alors que ce cri m’est destiné.
Je reçois depuis le début les plaintes des hommes qui me demandent pourquoi je les laisse souffrir. Mais là, je reconnais celui que ma foi chrétienne présente comme le Verbe, Dieu parmi les hommes. Le Fils de Dieu devient homme sans cesser d’être Dieu.
Je prends conscience de ce que j’ai fait. Je me suis représenté un Dieu tout-puissant qui déciderait de la vie des hommes. Je me suis placé au-dessus de tout comme si cette position suffisait à vivre son existence. Mais dans ma foi chrétienne, je crois en un Dieu unique en trois personnes, Père, Fils et Esprit. Avec cette prière de Jésus, je comprends que le Fils lui-même souffre. Celui qui me demande pourquoi il est abandonné est aussi Dieu. J’ai voulu prendre la place de Dieu, mais je l’ai réduit à sa figure de roi.
Jésus doit manger, boire, dormir et reposer son corps. Il a faim, il est fatigué et il pleure. Il éprouve l’angoisse devant la mort. À Gethsémani, il demande à son Père d’éloigner la coupe, puis accepte de la boire. L’Esprit, lui, vient en aide à notre faiblesse quand nous ne savons plus comment prier (Romains 8, 26).
L’apôtre Paul nous dit que le péché est entré dans le monde par un homme et que, par un homme, nous avons reçu la possibilité d’être réconciliés avec Dieu (Romains 5, 12-19). Dans la foi chrétienne, le Christ est venu pour nous sauver. Dieu vient à la rencontre de l’homme en partageant sa condition.
Dans l’épître aux Hébreux, on nous dit que Jésus a prié avec de grands cris et des larmes, et qu’il a été exaucé (Hébreux 5, 7). Mais il a quand même été crucifié. Être exaucé ne signifie donc pas forcément éviter l’épreuve. Dans une lecture chrétienne qui relie cette prière à la résurrection, l’exaucement peut être compris comme la victoire sur la mort, plutôt que comme l’absence de mort.
Après sa résurrection, Jésus porte toujours ses plaies. Il demande à Thomas de les regarder et de les toucher (Jean 20, 27). La résurrection garde les traces des épreuves qu’il a subies. Je cherchais à comprendre comment Dieu pouvait connaître les souffrances des hommes. Je découvre que, dans ma foi chrétienne, il les a aussi vécues dans la personne du Fils.
Mais cela n’explique pas tout. Je n’ai pas trouvé une raison qui justifierait chaque tragédie. L’enfant qui meurt perd sa vie. La femme qui perd son fils pleure. Le pays qui sort d’une guerre ne retrouvera pas ses morts grâce à une explication théologique. Personne ne devrait utiliser la puissance, la liberté ou l’éternité de Dieu pour justifier les souffrances de l’homme.
Si je suis amour, je dois aimer chacun des êtres. Si je suis juste, je dois juger les fautes. Si je suis miséricordieux, je dois laisser aux coupables la possibilité de se repentir. Si je suis omniscient, je connais les conséquences de chacun de ces actes. Toute la difficulté est de comprendre comment ma puissance intervient dans la vie de l’homme avec ces attributs réunis.
Redevenir un homme
Après cette théovivance, je découvre que je ne peux pas tout comprendre. Je reviens de mes 24 heures dans la peau de Dieu. Je regarde ma montre. Elle a un sens maintenant. Je redeviens cet homme qui ignore ce que demain lui réserve, qui apprend et se trompe, qui prend des décisions dont il ne connaît pas toutes les conséquences.
Les guerres continuent. Les injustices aussi, et les hommes souffrent encore. Je garde ma foi chrétienne, mais avec d’autres questions. Je voulais comprendre pourquoi Dieu laissait les hommes souffrir. En reprenant ma vie d’homme, je comprends que certains de ces maux peuvent aussi venir de moi.
Je ne peux pas arrêter les guerres, mais je peux éviter de faire la guerre. Je ne peux pas nourrir tout le monde, mais je peux partager ce que j’ai. Je ne peux pas aider toutes les victimes, mais je peux éviter d’en faire moi-même. J’ai voulu vivre 24 heures dans la peau de Dieu, alors que, dans ma foi, il a vécu une vie d’homme il y a 2 000 ans. Comme moi. Je suis à nouveau un homme, avec cette responsabilité de faire de ma vie quelque chose.
Joël Kamala Mwindo
Auteur et essayiste
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