Islamocentrisme rhétorique
De nos jours, au cœur des controverses interreligieuses, nous sommes confrontés à des personnes manifestant une méconnaissance des Écritures et de la foi chrétienne, avançant ainsi des affirmations inexactes sur Jésus, la Bible ou le dogme chrétien.
L'intervenant musulman lui aussi ignorant ou peu instruit des Écritures y trouve une opportunité et s'en sert comme d'un levier pour déplacer le débat vers l'islam, présenté alors comme la seule réponse légitime face à un christianisme jugé faux ou mal compris.
Dans le cadre de cette étude, j’appelle islamocentrisme ce mécanisme rhétorique précis, qui consiste à exploiter une méconnaissance des Écritures pour recentrer la discussion sur l’islam et le présenter comme l’alternative à adopter. Le concept désigne l’instrumentalisation de l’erreur commise par une personne dépourvue de connaissances approfondies, formulant ainsi des approximations sur la foi chrétienne.
Ce procédé consiste à prendre une fausse déclaration et de la retourner contre le dogme chrétien. Une personne ignorant la doctrine chrétienne va dire une fausse déclaration, un musulman qui ignore aussi la doctrine chrétienne va reprendre cette fausse déclaration comme étant vraie et ainsi affirmer que le dogme chrétien est faux. Pour ensuite y opposer l'islam comme étant le dogme vrai et le rendre supérieur au christianisme en le utilisant comme fausse interprétation de celui ci.
Prenons exemple : quelqu’un affirme que les chrétiens croient en trois dieux et que c’est pour cette raison qu’ils prient Marie, alors qu’il ignore ce qu’est la Trinité et ce que Marie représente pour les chrétiens. L’intervenant reprend cette affirmation et vous dit que la Trinité est fausse, puisque le Coran enseigne qu’il n’existe qu’un seul Dieu. Il vous laisse dans votre méconnaissance et présente l’islam comme la seule religion monothéiste. Pourtant, la Trinité ne relève pas du polythéisme et Marie n’est pas une divinité.
Dans un autre exemple : une personne dit que la bible a été inventer par l'église au 4eme siecle. La personne reprend donc cette information et dit que la bible a été modifié et que seul le coran est la vérité. L'intervenant part donc sur le coran et ne répond pas à la question posé qui était sur l'histoire de la bible.
De la même manière ; une personne affirme que l’apôtre Paul a inventé la divinité de Jésus. L’intervenant s’empare de cette affirmation pour soutenir que le christianisme actuel ne correspond pas au message que Jésus voulait transmettre et que l’islam, lui, reprend ce message. La discussion se déplace ainsi vers l’islam, alors qu’elle portait au départ sur une affirmation erronée concernant le rôle de Paul.
C’est pourquoi on peut affirmer que ce procédé n’est pas forcément dû à une volonté de déformer les faits, mais plutôt à une méconnaissance de part et d’autre. L’intervenant musulman, ne connaissant pas les Écritures bibliques et les croyances chrétiennes, ne peut pas savoir que cette affirmation est fausse. Il croit donc que c’est une vérité chrétienne, car cela vient nourrir ses croyances sur le christianisme. Ce sont donc deux méconnaissances qui se rejoignent.
Il ne peut pas réfuter une chose qu’il ne connaît pas ; il va donc s’appuyer sur la seule chose qu’il connaît, sa religion. C’est en déformant les faits sur le christianisme qu’il va pouvoir disqualifier la religion chrétienne et présenter la religion musulmane comme la bonne réponse. Il ne s’agit donc plus de débattre sur le sujet, mais de présenter sa propre religion.
Cela a de graves conséquences sur le débat interreligieux. D’une part, on ne pourra jamais apprendre de l’autre ; on restera dans sa méconnaissance et l’autre dans la sienne. Ensuite, on ne débattra pas de la religion chrétienne, mais d’une fausse représentation de celle-ci ; on ne débattra pas de la religion musulmane, mais d’une fausse représentation de celle-ci.
En nommant l’islamocentrisme, on peut ainsi détecter ce procédé et ramener la discussion vers une véritable connaissance des religions.
Christocentrisme Rhétorique
De façon parfaitement symétrique, le mécanisme inverse est désigné ici par le terme christocentrisme rhétorique. Il s’agit d’un procédé rhétorique par lequel un intervenant chrétien exploite une méconnaissance de l’islam et du Coran, qu’il partage avec son interlocuteur, pour affirmer que l’islam est faux et ramener la discussion au christianisme. Ainsi, lorsqu’une personne affirme que l’islam est violent ou qu’Allah n’est pas le Dieu d’Abraham, l’intervenant, qui connaît mal le Coran, reprend ces affirmations sans les corriger et conclut que l’islam est faux et que seul le Christ peut sauver. Qu’il s’agisse d’islamocentrisme ou de christocentrisme, ces procédés ont de profondes conséquences sur le dialogue interreligieux. Ils empêchent toute forme d'apprentissage mutuel, la personne de bonne foi restera dans son erreur, et l'intervenant se confortera dans sa pensée en prenant pour base une caricature. En nommant ces deux phénomènes, nous pouvons utiliser ce concept pour savoir à quel moment une discussion ne porte plus sur une étude sérieuse des Écritures mais sur du dogmatisme, et donc ramener la discussion vers ce que chacun sait réellement.
Écritocentrisme ou Exégocentrisme
À l'opposé de ces deux dérives fondées sur l'ignorance réciproque, il existe une troisième posture : l'écritocentrisme ou l'exégocentrisme . Ce concept désigne l'attitude intellectuelle et méthodologique qui place le texte sacré réel, sa langue, son histoire et son contexte exégétique au centre de l'échange, plutôt que la volonté d'imposer son propre dogme. Dans ce cadre, les intervenants possèdent une connaissance érudite et vérifiable des Écritures des deux traditions. Un interlocuteur musulman qui maîtrise les Écritures saura vous montrer que le Coran fait une grande place à Jésus ('Îsâ) comme Messie et Verbe de Dieu et saura faire une exégèse des Écritures à partir de leur contexte, sans trahir la doctrine chrétienne ou fuir la question. Tout comme un chrétien informé du Coran, saura aborder le Coran de manière saine et objective, sans tomber dans la caricature.
En somme, l'islamocentrisme et le christocentrisme empêche tout dialogue interreligieux, car la polémique repose sur une double ignorance mise en place par les deux parties. L'écritocentrisme, ou exégocentrisme, est le seul moyen de faire avancer les choses d'une manière constructive et scientifique. On pourra alors confronter les textes les uns aux autres, plutôt que de les détourner à des fins apologétiques, et ainsi corriger les erreurs et étudier les différences doctrinales en toute honnêteté, selon la réalité des Écritures.
Pour clore, on peut affirmer que l’islamocentrisme et le christocentrisme sont deux sujets qui n’ont rien à voir avec un débat théologique, ce ne sont que des sujets qui permettent de fuir le débat, deux dérives opposées causées par le manque de connaissance de chacun, ce qui permet de justifier sa propre religion.
L’écritocentrisme devient donc une méthode crédible parmi d’autres, au même titre que le dialogue de vie et le dialogue spirituel, et exige d’abandonner la caricature au profit de l’étude directe des sources, tout en prenant en compte les outils exégétiques propres à chaque tradition, afin de comparer les sources et d’en dégager une exégèse cohérente, rigoureuse et respectueuse de l’histoire des textes. C’est seulement dans ces conditions que le dialogue interreligieux pourra s’éloigner de la polémique et devenir un travail d’érudition et de recherche de vérité.
Joël Kamala Mwindo, auteur et essayiste
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