La Jalousie conjecturale

Publié le 3 octobre 2026 à 06 h 33

Charles Swann frappe une nuit aux volets d’une chambre illuminée, persuadé d’y surprendre Odette, sa maîtresse à l’époque, en compagnie d’un homme. Il frappe une première fois, puis plus fort quand personne ne répond. Une voix d’homme demande alors qui est là ; Swann frappe encore une fois et quelqu’un ouvre la fenêtre, puis les volets. Au lieu d’Odette, il découvre deux vieux messieurs dans une chambre inconnue. Le plus élégant des Parisiens s’est trompé de fenêtre.

Cette scène de Du côté de chez Swann, publié par Marcel Proust le 14 novembre 1913, n’a pas pris une ride. Quelqu’un rentre un peu plus tard que d’habitude, répond d’une intonation différente ou sourit à son téléphone en pleine soirée, et l’esprit commence à s’activer. Il relie les indices, comble les vides comme un copiste devant un texte incomplet, voit dans un retard un indice et dans un silence une réponse. 

Nous souffrons parfois d’une trahison dont nous n’avons même pas connaissance, comme si elle était déjà réelle. C’est ce qui rend la jalousie si dérangeante. Elle nous fait payer d’avance une douleur incertaine, comme une facture réglée avant l’arrivée de la marchandise, par peur que celle-ci ne soit pas livrée à temps. La première énigme de la jalousie vient de là. Nous imaginons le rival et la scène avant d’en avoir la certitude, et nous souffrons alors d’un temps qui n’arrivera peut-être jamais.









Je propose d’appeler ce phénomène la jalousie conjecturale.





Ce doute s'appelle la liberté de l'autre.

 

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