Charles Swann frappe une nuit aux volets d’une chambre illuminée, persuadé d’y surprendre Odette, sa maîtresse à l’époque, en compagnie d’un homme. Il frappe une première fois, puis plus fort quand personne ne répond. Une voix d’homme demande alors qui est là ; Swann frappe encore une fois et quelqu’un ouvre la fenêtre, puis les volets. Au lieu d’Odette, il découvre deux vieux messieurs dans une chambre inconnue. Le plus élégant des Parisiens s’est trompé de fenêtre.
Cette scène de Du côté de chez Swann, publié par Marcel Proust le 14 novembre 1913, n’a pas pris une ride. Quelqu’un rentre un peu plus tard que d’habitude, répond d’une intonation différente ou sourit à son téléphone en pleine soirée, et l’esprit commence à s’activer. Il relie les indices, comble les vides comme un copiste devant un texte incomplet, voit dans un retard un indice et dans un silence une réponse.
Nous souffrons parfois d’une trahison dont nous n’avons même pas connaissance, comme si elle était déjà réelle. C’est ce qui rend la jalousie si dérangeante. Elle nous fait payer d’avance une douleur incertaine, comme une facture réglée avant l’arrivée de la marchandise, par peur que celle-ci ne soit pas livrée à temps. La première énigme de la jalousie vient de là. Nous imaginons le rival et la scène avant d’en avoir la certitude, et nous souffrons alors d’un temps qui n’arrivera peut-être jamais.
La jalousie est issue du mot latin populaire zelosus lui même issue du grec zêlos (ζῆλος) qui donnera également le mot zèle, on retrouve cette même étymologie dans la bible Hébreu avec le mot qin'ah (קִנְאָה) qui veut dire jalousie mais aussi ardeur, d'ailleurs Dieu est jaloux dans la Bible « L'Éternel est Jaloux » (Exode 34, 14) et on retrouve le même mot utilisé pour dire que l'amour est fort comme la mort et que sa jalousie est inflexible comme le séjour des morts (Cantique 8, 6). Les anciens assimilaient la jalousie à une ardeur, une ardeur qui finira par donner des leçons à la personne que vous aimez. On retrouvera cette théorie chez Descartes dans les passions de l'âme publié en 1649 où il classe la jalousie comme une espèce de la peur, peur de perdre un bien que l'on désire garder. Au paragraphe 167 il y rajoute que « cette passion vient moins des raisons qui nous portent à juger notre perte comme probable que de la grande estimation que nous avons de ce bien, laquelle nous fait considérer comme raisons fort considérables les moindres sujets de soupçon ». Comme vous pouvez le voir il explique parfaitement ce mécanisme de sur-interprétation que nous faisons quand nous sommes jaloux. Il conclura 2 paragraphes plus loin en disant que l'homme jaloux de sa femme a une mauvaise opinion de lui ou d'elle. Chez Spinoza dans l'éthique (1677) il utilise le mot imaginer « Que quelqu'un imagine que l'objet de son amour est lié à un autre par une liaison égale à la sienne ou plus forte » proposition 35 partie 3, le rival est créé dans notre tête et nous commençons à ressentir de la haine pour lui.
Sartre apporte une couche supplémentaire de difficulté à partir de 1943 et de son Être et Néant. Aimer c'est vouloir plus que la présence de l'autre, c'est vouloir être choisi par une liberté, mais que cette liberté soit choisie pour nous. On veut posséder une liberté en tant que liberté et c'est là que ça devient compliqué. On veut que quelqu'un nous choisisse librement, mais que ce choix soit définitif. Comme si on pouvait demander à la liberté de quelqu'un de nous choisir pour ne plus être libre le lendemain. C'est de là que vient la jalousie, pas seulement parce qu'un troisième pourrait venir, mais parce que ce qu'on demande est peut-être impossible d'avoir quelqu'un qui nous choisit librement et qui nous choisit pour toujours.
Quand on est en couple on ne se contente pas d'avoir l'autre à notre disposition et de s'entendre. On renonce réellement à des choses qu'on faisait librement avant d'être en couple. Sortir tard et ne rendre des comptes à personne, avoir certaines ententes avec certains, faire certaines choses qui ne seront plus anodines du jour au lendemain. On peut continuer à les faire et c'est pour ça que ça a du poids, on renonce à les faire parce qu'elles sont en désaccord avec ce que l'on a accepté. Notre liberté reste, elle est seulement changée, certaines choses deviennent des limites. La jalousie sera d'autant plus aiguë parce qu'elle se situe dans les choses que l'on fait mais surtout dans celles auxquelles on a consenti de ne pas faire.
On a une peur, mais celle ci repose sur un faux calcul que la jalousie va faire régulièrement. On sait ce qu'on renonce, nous on sait qu'on a dit non à cette soirée, qu'on a pas répondu à ce message, qu'on a retenu ce regard. Mais on ne sait pas ce que l'autre renonce parce que quand on est fidèle on retient des gestes et qu'un geste retenu laisse aucune trace. On voit quelqu'un qui souris à son téléphone mais pas toutes les fois où il a pu dire non dans la semaine. Le jaloux va faire un calcul sur ce que il renonce lui au gramme près et ce que l'autre renonce qui pour lui sera égal à zéro et il va en tirer une conclusion parfaitement logique, sur des données fausses. La jalousie aura donc raison sur ce qu'elle redoute, elle redoutera d'avoir renoncé pour rien.
La jalousie est donc un mauvais thermomètre de l'amour. Mauvais dans le sens qu'elle sera présente dans des amours fragiles et absente de grandes amours, qu'elle sera parfois très présente sur une personne qu'on aime à peine et n'existera pas chez des amoureux qui se sentent choisis. Elle sera donc un bon indicateur de l'imagination qu'on a et de l'image qu'on a de soi. Proust a su terminer sur une note très juste lorsqu'il a écrit que Swann avait passé des années de sa vie, qu'il a voulu mourir et aimer de son plus grand amour une femme qu'il aimait à peine et qui n'avait pas grand chose à voir avec son type. La jalousie peut être un signe comme un détecteur de fumée peut être un signe, mais elle n'indique pas l'amour. Si vous prenez la jalousie pour un signe que vous êtes aimé vous prenez le détecteur de fumée pour un feu.
Je propose d’appeler ce phénomène la jalousie conjecturale. Quand un fait mince devient une histoire qui va vous blesser comme un fait. Shakespeare nous le montre très bien dans Othello mis en scène à Whitehall le 1er Novembre 1604. "Des riens légers comme l'air deviendront pour lui des confirmations aussi certaines que les preuves de l'Ecriture sainte". Un mouchoir suffit pour faire tuer Desdémone alors qu'elle est pure d'accusation. Iago a créé le fait mince et Othello a fait le reste. La jalousie conjecturale nous montre que le jaloux est l'auteur du roman qu'il vit comme étant le protagoniste.
Comme d'habitude Sartre commence la scène du regard avec un individu qui est mû par la jalousie, la curiosité ou la perversité et qui se met l'oeil à travers le trou d'une serrure. Il observe quelque chose de façon très absorbée, puis des pas se font entendre dans le couloir et il se retrouve observé à son tour. Cet individu va alors se sentir honteux de son action. La personne qui regarde le telephone de son conjoint est exactement derrière cette serrure et elle va subir la même honte. Car en voulant découvrir la vérité de l'autre, elle se découvre elle aussi dans une vérité qui est celle d'une possibilité non avérée qui a pris les commandes et va maintenant fausser le rapport.
L'Écriture y avait pensé et c'est assez remarquable. Dans le livre des Nombres au chapitre 5 on parle de la loi de la jalousie. Il peut arriver qu'un mari soit envahi par l'esprit de jalousie à cause de sa femme qui s'est rendue impure et dans le même verset que le mari soit envahi par l'esprit de jalousie alors que sa femme est pure (Nb 5, 14). Il y a donc 2 500 ans on savait que la jalousie était ressentie de la même manière dans les deux cas et n'avait donc aucune valeur concernant le fait. Le rituel se fait sur le corps de la femme et on peut y trouver à redire. Mais ce que fait le texte est assez beau car il prend la suspicion dans la tête du mari et la transmet à un acte public. Le prêtre écrira les malédictions sur un parchemin et les rayera dans l'eau amère (Nb 5, 23) et le Nom de Dieu se fera diluer pour rendre la paix entre un homme et une femme. Les rabbins en ont tiré une des plus belles maximes sur la paix entre un homme et une femme. Le jaloux supposé garde l'esprit de jalousie mais plus la procédure. Il va donc mener seul l'enquête et se juger lui même et boire l'eau amère.
La jalousie est le signe qu'il y a un espace de frottement entre notre décision et un peu de doute. Ce doute s'appelle la liberté de l'autre. C'est ce que nous voulions quand nous nous laissions choisir. Si nous étions sûrs à 100% l'autre serait prisonnier et ne choisirait plus mais obéirait. L'espace de doute dans lequel nous vivons avec notre conjointe est donc le signe qu'elle nous choisit. Car nous sommes choisis matin après matin par une personne qui a le pouvoir de ne pas nous choisir matin après matin. Nous n'avons pas besoin de cet espace de doute pour aimer mais il nous faut parfois le savoir.
La jalousie va confondre ce doute avec la réalité. Comme le vertige vous donne l'impression de tomber alors que c'est la hauteur qui est en jeu.
Joël Kamala Mwindo
Auteur et essayiste
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