Freud avait compris pourquoi tomber amoureux ne suffit pas à aimer

Publié le 20 août 2026 à 12 h 35

     L’amour commence parfois par un faux témoignage dont nous sommes à la fois l’auteur, le juge et la victime. Nous rencontrons quelqu’un, puis le désir commence à modifier notre manière de le voir. Nous accordons davantage d’importance à ses qualités, nous interprétons certaines attentions comme des signes particuliers, nous minimisons ce qui devrait nous inquiéter et nous complétons parfois ce que nous ignorons par ce que nous espérons. Peu à peu, la personne réelle se mêle à l’image que notre désir construit autour d’elle. Une qualité devient exceptionnelle, une attention ordinaire prend la valeur d’un signe, un défaut visible reçoit aussitôt une circonstance atténuante. Nous appelons cela « tomber amoureux ». Freud y voyait aussi la capacité du désir à agrandir intérieurement l’être aimé jusqu’à lui donner une valeur que la réalité seule ne suffit pas toujours à expliquer.

    Dans Pour introduire le narcissisme, publié en 1914, Freud montre que le choix amoureux peut emprunter une voie narcissique. L’autre attire aussi parce qu’il porte quelque chose que nous reconnaissons, regrettons, recherchons ou rêvons de devenir. L’être aimé n’arrive donc jamais seul dans notre conscience. Il entre accompagné de notre histoire, de nos manques, de nos attentes et de cet idéal intérieur qui cherche parfois un visage sur lequel se déposer.

   Quelques années plus tard, dans Psychologie des masses et analyse du moi, Freud pousse l’observation plus loin. L’état amoureux produit une surévaluation de l’objet aimé. Le jugement critique s’adoucit, les qualités occupent davantage d’espace, les défauts perdent momentanément leur pouvoir de contradiction. Voilà pourquoi deux personnes peuvent regarder le même homme ou la même femme sans voir exactement la même personne. L’entourage observe un individu. L’amoureux contemple déjà une interprétation.

   C’est peut-être la première ironie de l’amour. Nous éprouvons parfois notre plus grande certitude au moment où nous disposons du moins d’informations. Quelques conversations deviennent une compatibilité rare. Une présence régulière ressemble à une fidélité déjà éprouvée. Une manière de parler suffit à imaginer une profondeur entière. L’imagination complète le portrait avant que la vie ait terminé de le dessiner.

    L’autre devient alors plus qu’une personne. Il devient une promesse. Promesse d’être enfin compris, choisi, désiré, accompagné. Promesse parfois de réparer une absence née longtemps avant la rencontre. C’est ici que l’intuition freudienne devient dérangeante, car l’intensité du sentiment ne mesure pas uniquement la valeur de celui que nous aimons. Elle peut aussi mesurer l’importance de ce que nous attendons de lui. Nous croyons regarder quelqu’un. Nous regardons parfois aussi ce que sa présence semble pouvoir résoudre en nous. C’est à partir de là que la distinction entre l’amoureux et l’amant devient féconde. Freud n’a jamais formulé cette opposition de manière systématique, mais sa réflexion sur l’idéalisation permet de la penser.

    L’amoureux demeure encore fortement attaché à l’image qu’il a construite de l’autre. L’amant apparaît lorsque cette image commence à céder et que la personne réelle, avec ses limites, ses contradictions et son altérité, devient enfin l’objet de l’amour.

    La vie se charge généralement de cette transition avec une brutalité très ordinaire. Aucun scandale n’est nécessaire. Un retard répété peut suffire. Une parole maladroite. Une réaction égoïste. Une habitude irritante. Une promesse oubliée. L’être qui semblait d’une cohérence admirable révèle ses contradictions. Celui que l’on imaginait fort montre ses fragilités. Celle que l’on croyait toujours attentive peut devenir indifférente à certaines douleurs. Le quotidien ne détruit pas nécessairement l’amour. Il détruit surtout les effets spéciaux.

   C’est précisément là que beaucoup de relations découvrent ce qu’elles contenaient réellement. Lorsque l’image s’effondre, la relation peut s’effondrer avec elle. On s’aperçoit alors que le désir dépendait largement de la version idéalisée de l’autre. La personne paraît avoir changé alors qu’elle a parfois seulement cessé de correspondre au personnage que nous avions construit. Une phrase revient souvent dans ces ruptures : « Tu n’es plus la personne que j’ai connue. » Elle signifie parfois autre chose : « Tu n’es plus la personne que j’avais imaginée. »

    Une seconde possibilité demeure pourtant. La statue tombe et quelqu’un reste debout derrière elle. Cette personne possède désormais des défauts que nous ne pouvons plus nier, une histoire que nous ne contrôlons pas, des blessures que nous ne réparerons peut-être jamais, des réactions que nous n’aimons pas toujours. Pourtant, quelque chose résiste. Le désir perd une partie de son aveuglement sans perdre sa direction. La tendresse cesse de dépendre de la perfection. L’autre descend du piédestal et devient parfois plus précieux une fois revenu à hauteur humaine.

     C’est ici que l’amoureux commence à céder la place à l’amant. L’amoureux peut dire : « Tu es parfait. » L’amant finit par dire quelque chose de beaucoup plus difficile. « Je sais maintenant que tu ne l’es pas. Je te vois mieux. Et je te choisis encore. » Toute la maturité affective tient peut-être dans ce déplacement. La première déclaration demande encore à l’autre de rester fidèle à l’image qui nous a séduits. La seconde reconnaît qu’une personne peut décevoir certaines de nos attentes tout en demeurant pleinement digne de notre amour.

     Cela ne condamne pas l’état amoureux. L’idéalisation donne aux commencements leur énergie particulière. Elle rapproche, exalte, donne envie de découvrir davantage. Le désir avance souvent plus vite que la connaissance, et cette avance fait partie de l’aventure. Le danger apparaît lorsque nous exigeons de la première vision qu’elle demeure intacte.

      Car le temps travaille contre toute idéalisation. Chaque conversation apporte une information supplémentaire. Chaque conflit corrige une hypothèse. Chaque journée ordinaire retire une couche au personnage initial. Peu à peu, l’imagination recule devant la connaissance. Aimer quelqu’un longtemps signifie alors perdre plusieurs versions de lui : la version mystérieuse, la version parfaite, la version entièrement compatible, celle qui semblait capable de combler tous nos manques. À mesure qu’elles disparaissent, une version plus vraie peut enfin apparaître.

    C’est à ce moment précis qu’un tournant décisif se produit dans une relation, lorsque l’autre cesse d’être une simple projection. Quand les illusions s’effondrent, que les défauts deviennent apparents et que l’idéalisation ne peut plus se maintenir, l’amour entre dans sa phase la plus exigeante. Il doit continuer à désirer la personne réelle après avoir perdu la possibilité de la rêver.

      Tout se joue là. Tomber amoureux peut demander quelques secondes, quelques semaines ou quelques mois. Aimer réellement exige parfois de traverser la disparition de la personne que nous avions d’abord imaginée. L’amoureux place quelqu’un sur un piédestal parce qu’il ne le voit pas encore entièrement. L’amant découvre finalement quelqu’un à hauteur d’homme.

    Le véritable amour commence peut-être au moment où l’idole disparaît, où la personne reste, et où le cœur ne réclame plus qu’on lui rende son illusion.

Joël Kamala Mwindo
Auteur, essayiste

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