Comment Washington et Kinshasa ont compromis le sort de 1 100 Afghans | Par Joël Kamala Mwindo

Publié le 23 avril 2026 à 07 h 41

Une défaillance diplomatique aux conséquences humaines lourdes

Joël Kamala Mwindo analyse ici comment Washington et Kinshasa ont compromis le sort de 1 100 Afghans, révélant une défaillance diplomatique aux conséquences humaines majeures.

Quelque part au Qatar 1 100 hommes, femmes et enfants afghans attendent de savoir si leur vie servira à solder les comptes moraux d'une administration américaine pressée d'en finir. Voilà la scène exacte de ce qui se joue actuellement entre le département d'État américain et la République démocratique du Congo, et chaque terme de cette équation mérite qu'on s'y arrête, parce que derrière la mécanique diplomatique se dessine la rencontre de 2 faillites qui se reconnaissent.

L'administration Trump cherche à transférer vers la RDC plus de 1 100 Afghans coincés dans l'ancienne base militaire d'As-Sayliyah au Qatar, parmi lesquels figurent 400 enfants, des interprètes, d'anciens membres des forces spéciales afghanes, des proches de citoyens américains, autant de personnes qui ont risqué leur vie pendant 20 ans au service de l'effort de guerre américain en croyant à une promesse de protection. Shawn VanDiver, ancien militaire américain qui dirige l'ONG AfghanEvac, a révélé la manœuvre avec une lucidité glaçante, expliquant que ces Afghans se voient offrir le choix entre Kinshasa et Kaboul, donc entre un pays en guerre qu'ils ignorent et un régime taliban qui les exécutera pour collaboration. Le sénateur démocrate Tim Kaine a qualifié la décision d'insensée, et le mot est faible, car ce que Washington fabrique ici, c'est un motif administratif de refus, sachant pertinemment qu'aucun parent raisonnable n'acceptera d'embarquer 400 enfants vers un pays où la guerre à l'Est a déjà jeté 6,47 millions de Congolais sur les routes de l'exil intérieur, selon les chiffres OCHA de janvier 2026. La beauté cynique de la manœuvre tient dans sa formule : le refus afghan deviendra leur condamnation, et le département d'État parlera alors de choix souverain, de réinstallation volontaire, de solution positive, en empilant les euphémismes bureaucratiques sur ce qui reste une trahison méthodique envers des alliés de guerre.

Et pourtant l'indignation s'arrêterait trop vite si elle visait uniquement Washington, car la moitié congolaise de cette transaction mérite exactement la même sévérité. Le gouvernement de Félix Tshisekedi ne dément pas, ne proteste pas, ne clarifie pas, il laisse filtrer l'information et observe, et ce silence vaut demi-consentement dans le langage diplomatique. Alors posons la question qui brûle : au nom de quoi un État qui abandonne 6,47 millions de ses propres enfants à leur sort pourrait-il raisonnablement accueillir 1 100 étrangers en détresse ? Dans le Sud-Kivu seul, 2,4 millions de Congolais vivent actuellement dans des sites de déplacement, entassés sous bâche, dépendants d'une aide internationale chroniquement sous-financée, survivant grâce à OCHA et à l'OIM pendant que l'État congolais brille par son absence opérationnelle. Entre janvier et février 2026, 300 000 nouveaux déplacés se sont ajoutés au désastre, principalement au Sud-Kivu, au Nord-Kivu et au Tanganyika, chassés par l'avancée du M23 soutenu par le Rwanda, et la rapporteuse spéciale de l'ONU Paula Gaviria parle désormais de retour forcé, de manquement grave aux principes du droit humanitaire international, de trois décennies pendant lesquelles les Congolais sont pris en otage par les violences. Quel État accueille des réfugiés étrangers quand il compte lui-même 26,6 millions de personnes en insécurité alimentaire, soit le quart de sa population ? Un État qui a renoncé à la mission première pour laquelle il existe, la protection de ses propres citoyens, et qui compense cette démission par des gestes diplomatiques destinés à flatter l'ego d'une administration étrangère en échange d'on ignore quelle contrepartie minière ou sécuritaire.

La capitale elle-même dit tout de l'imposture. Kinshasa vit sous l'empire des kulunas, ces gangs juvéniles armés de machettes qui rackettent, enlèvent, mutilent et tuent dans l'indifférence quasi totale d'une police débordée, corrompue, parfois complice, et une mère de famille qui rentre après 19 heures dans certains quartiers sait qu'elle joue sa peau. Les enlèvements contre rançon touchent désormais les classes moyennes, les commerçants, parfois les enfants scolarisés, et l'appareil sécuritaire congolais répond par des opérations coups de poing médiatisées qui s'éteignent aussi vite qu'elles apparaissent. Comment peut-on honnêtement proposer à des familles afghanes traumatisées par 20 ans de guerre d'atterrir dans une capitale où l'insécurité ordinaire ronge la vie quotidienne de 17 millions d'habitants abandonnés à leur système D ? Et la question devient encore plus vertigineuse quand on ajoute que l'Est du pays vit une guerre active, que Goma, Butembo et Bukavu ont basculé dans des zones où la souveraineté congolaise relève du vocabulaire diplomatique plus que de la réalité cartographique, et que les FARDC reculent depuis des mois face à un M23 appuyé par des moyens rwandais que les États-Unis eux-mêmes ont publiquement dénoncés.

La rencontre de ces 2 incompétences produit alors une absurdité parfaitement symétrique. Côté américain, une administration Trump qui a transformé la trahison de ses alliés de guerre en procédure administrative, suspendant les visas afghans en novembre après la fusillade d'un ancien membre d'une unité paramilitaire souffrant de stress post-traumatique, puis inscrivant l'Afghanistan dans sa liste des 12 pays sous interdiction de voyager, et cherchant aujourd'hui un tiers suffisamment désespéré pour absorber le problème. Côté congolais, un gouvernement qui accepte d'entrer dans cette conversation au lieu de la refuser publiquement, qui pourrait faire de son refus même un acte diplomatique noble, une parole forte adressée au monde disant que la RDC mérite mieux que d'être le déversoir des promesses brisées des autres, et qui choisit à la place le silence complice, ce silence qui vaut négociation en sous-main et qui réduit la souveraineté à un tarif. Entre ces 2 logiques, 1 100 Afghans servent de variable d'ajustement, et 400 enfants découvriront peut-être bientôt un continent qu'ils n'ont jamais choisi, dans un pays qui ne peut les protéger, sous la tutelle d'un État qui échoue déjà à protéger les siens.

Les Afghans méritent une meilleure destination. Ils méritent la parole tenue d'une Amérique qui les a recrutés, formés, armés, utilisés, et qui leur doit, par simple décence morale, la protection promise le jour où elle les a liés à son drapeau. Ils méritent que le Canada, l'Allemagne, l'Australie, les Pays-Bas, les pays scandinaves, tous ceux qui ont participé à la coalition de 20 ans en Afghanistan, assument une part proportionnée de cette dette collective au lieu de laisser Washington la sous-traiter à un pays africain en guerre. La RDC n'est pas un pays sûr pour eux, et le simple fait que cette proposition puisse être formulée à voix haute dans un bureau du département d'État mesure à lui seul le mépris contenu dans la manœuvre, mépris envers les Afghans, mépris envers les Congolais, mépris envers l'idée même qu'un allié puisse compter sur la parole donnée.

Le gouvernement Tshisekedi a encore le temps de refuser publiquement. Un communiqué clair, une déclaration à l'Assemblée nationale, une position officielle portée par le ministère des Affaires étrangères, voilà ce que la dignité nationale exige aujourd'hui, et ce refus serait une victoire morale rare pour un État qui peine à en produire. À défaut, l'histoire retiendra qu'en avril 2026, pendant que 6,47 millions de Congolais survivaient sous bâche, Kinshasa discutait d'accueillir 1 100 Afghans pour complaire à Washington. Deux incompétences, une seule tragédie.

Joël Kamala Mwindo Auteur, penseur, théologien indépendant www.joelkamala.com

 

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