On me demande régulièrement si une personne devrait demeurer dans une relation où elle ne se sent plus respectée, où elle est méprisée, ignorée, diminuée, simplement parce qu'un mariage religieux a été prononcé, et je comprends l'émotion derrière la question, je comprends la souffrance qui la porte, je comprends la révolte face à ces discours rigides qui somment les époux blessés de supporter l'insupportable au nom d'un engagement qu'ils n'ont peut-être jamais réellement mesuré. La question mérite une réponse honnête, mais elle mérite surtout une réponse qui remonte à la racine du problème plutôt que de s'arrêter à la surface émotionnelle, car le vrai débat est de comprendre pourquoi tant de mariages se défont aujourd'hui alors que la Bible présente l'union conjugale comme une alliance destinée à durer toute une vie.
Je vais dire ici quelque chose que peu osent formuler et que beaucoup ignorent ; ceux qui divorcent ont déjà fait le choix de divorcer bien avant de se marier, puisque le divorce n'est jamais un accident soudain qui tombe du ciel, il est la conséquence logique d'une succession de décisions prises en amont, l'absence d'observation sérieuse du conjoint, le refus d'écouter les signaux que la période des fiançailles faisait déjà remonter, l'aveuglement volontaire devant des incompatibilités profondes, l'euphorie amoureuse érigée en critère de discernement alors qu'elle est précisément l'état émotionnel le plus inapte au jugement sobre. On dit couramment que l'amour rend aveugle, et cette expression populaire contient une vérité terrible que la sagesse biblique avait déjà formulée autrement lorsque les Proverbes nous appellent à veiller sur notre cœur plus que sur toute autre chose, car c'est de lui que viennent les sources de la vie, et donc aussi les sources de nos naufrages lorsqu'il n'est pas gardé.
Certains vont m'accuser de manquer de compassion pour les conjoints qui souffrent réellement dans des unions devenues toxiques, et cette objection mérite qu'on s'y arrête sérieusement, car il existe évidemment des mariages où la violence physique, la perversion, l'adultère répété ou l'abandon matériel rendent la séparation non seulement légitime mais nécessaire, et la Bible elle-même, bien lue, ouvre des portes précises dans ces situations extrêmes. Mais il faut distinguer ces cas graves de la tendance contemporaine qui transforme tout inconfort en motif de rupture, car la vérité est que la majorité des divorces actuels ne reposent pas sur de la violence ou de l'adultère mais sur ce que notre époque appelle pudiquement l'incompatibilité, la lassitude, le sentiment de ne plus être heureux, la perte du frisson initial, et ces motifs-là, aussi douloureux soient-ils à vivre, ne sont pas des défaillances du mariage, ils sont les défaillances du choix initial et de la préparation qui aurait dû le précéder.
On m'objectera qu'on ne peut pas demander à quelqu'un de mourir à petit feu pour sauver les apparences, et je suis entièrement d'accord avec cette formule, mais elle se retourne contre celui qui la brandit puisque la question n'est pas de sauver les apparences, la question est de savoir pourquoi on s'est engagé dans une union dont on pressentait déjà qu'elle nous ferait mourir à petit feu. La période des fréquentations existe précisément pour observer, pour tester, pour voir comment l'autre se comporte dans la contrariété, dans le désaccord, dans la fatigue, dans l'attente, dans la pression financière, dans la relation avec sa propre famille, et ceux qui brûlent cette étape par précipitation, par pression sociale, par peur de la solitude ou par euphorie sensuelle, récoltent mécaniquement ce qu'ils ont semé. Le divorce devient alors la révélation publique d'une erreur privée commise bien en amont, et non l'acte libérateur que l'on prétend célébrer, puisque l'on ne se libère pas d'une cage dans laquelle on s'est enfermé soi-même sans d'abord reconnaître sa propre responsabilité dans la construction des barreaux.
Je refuse toutefois de me positionner comme ces gardiens autoproclamés du mariage qui tranchent depuis leur fauteuil sans avoir jamais porté les nuits d'insomnie des couples en crise, car effectivement personne ne vit la relation à la place des autres, personne ne ressent leurs blessures intimes, personne ne porte leur épuisement, et la cruauté de certains discours religieux tient justement dans cette posture surplombante qui ordonne sans accompagner, qui condamne sans écouter, qui exige la fidélité sans offrir les moyens spirituels et communautaires de la tenir. Le mariage chrétien n'a jamais été pensé pour être tenu en solitaire, il a été conçu comme une alliance soutenue par une communauté vivante, par des anciens qui conseillent, par des frères et sœurs qui portent, par une vie de prière qui nourrit, et lorsque l'Église se contente de brandir le verset sans fournir la structure d'accompagnement qui va avec, elle trahit sa propre mission et produit mécaniquement les divorces qu'elle prétend ensuite déplorer.
La véritable question n'est donc pas de savoir si l'on peut partir, la véritable question est de savoir comment on en est arrivé là, et cette question-là, la culture contemporaine refuse de la poser parce qu'elle remettrait en cause l'idée dominante selon laquelle l'amour est un sentiment qui nous tombe dessus et non une décision que l'on construit, une alliance que l'on honore, une discipline que l'on cultive. Les générations précédentes ne divorçaient pas moins parce qu'elles étaient plus heureuses, elles divorçaient moins parce qu'elles comprenaient que l'engagement n'était pas un contrat à durée déterminée renouvelable selon l'humeur, et cette compréhension reposait sur une vision anthropologique et théologique de l'être humain que notre époque a sciemment démantelée au profit d'une logique consumériste qui traite le conjoint comme un produit dont on change quand la satisfaction baisse.
Rester doit être un choix, j'en conviens pleinement, mais partir doit également être un choix assumé dans toute sa profondeur, et cela implique de reconnaître honnêtement que dans la majorité des cas le problème ne réside pas dans l'engagement lui-même mais dans la légèreté avec laquelle il a été pris. Celui qui divorce aujourd'hui sans faire ce travail de vérité sur lui-même reproduira exactement le même schéma dans sa prochaine union, car il emportera avec lui les mêmes critères défaillants, la même incapacité à observer, la même tendance à confondre attraction et compatibilité, et les statistiques confirment cruellement cette logique puisque les taux de divorce pour les seconds et troisièmes mariages sont systématiquement plus élevés que pour les premiers, preuve que changer de conjoint ne règle rien tant que l'on n'a pas changé la manière dont on choisit.
On ne libère personne en lui disant ce qu'il veut entendre, on le libère en lui disant la vérité avec compassion, et la vérité est que le mariage n'est ni une prison ni un paradis automatique, il est le lieu où se révèle ce que nous sommes vraiment, où nos immaturités remontent à la surface pour être soignées, où nos blessures d'enfance rencontrent celles de l'autre pour être guéries ensemble, où notre égoïsme naturel se heurte à l'altérité radicale d'un être humain distinct de nous. Ceux qui comprennent cela tiennent, non par résignation mais par transformation progressive, et ceux qui refusent cette confrontation partent en croyant chercher le bonheur ailleurs alors qu'ils fuient simplement le seul endroit où ils auraient pu devenir pleinement eux-mêmes.
Le mariage n'a pas échoué parce qu'il serait devenu obsolète, il a échoué parce que nous avons cessé de prendre au sérieux ce qui le précède, et tant que nous continuerons à célébrer des unions nées dans l'aveuglement émotionnel, nous continuerons à produire industriellement les ruptures que nous pleurerons ensuite en accusant l'institution elle-même d'avoir trahi ceux qui ne l'avaient jamais véritablement honorée.
Joël Kamala Mwindo
Auteur, penseur, théologien indépendant
Fondateur de JKM Éditions
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