Les faits vérifiés sur lesquels repose cet article
L'histoire de la lettre que la mère de Thomas Edison aurait lue à son fils en transformant un verdict d'expulsion en éloge de génie circule partout depuis des décennies, or cette lettre a été identifiée comme une fabrication par les vérificateurs de Snopes et par plusieurs sites de vérification francophones, aucune trace documentaire ne l'atteste. Le véritable récit se trouve dans une interview accordée par Edison lui-même en 1907, et il se résume ainsi. Thomas, âgé de 8 ans environ, a surpris son instituteur disant à l'inspecteur qu'il était « addled », c'est-à-dire confus et déficient, et qu'il valait mieux le retirer de l'école. L'enfant est rentré pleurer chez sa mère, Nancy Elliott Edison, elle-même ancienne institutrice, qui est retournée à l'école confronter l'enseignant et a décidé d'instruire son fils elle-même. Quant à l'effet Pygmalion cité en conclusion, il s'appuie sur l'expérience Rosenthal et Jacobson de 1965, publiée en 1968 sous le titre Pygmalion in the Classroom, dont les conclusions centrales ont été discutées mais dont le principe, à savoir que les attentes d'une figure d'autorité modifient le rendement réel des sujets, demeure solidement documenté dans la recherche en psychologie sociale et éducative.
Il avait 8 ans, il était assis au fond de la classe, et il a surpris une phrase qui aurait pu refermer sa vie. L'instituteur parlait à l'inspecteur venu évaluer l'école, et parlant du petit Thomas il a lâché ce mot dur, « addled », ce qui signifie à peu près confus, dérangé, bon à rien, et il a ajouté qu'il valait mieux le sortir de l'école parce que le garçon coûtait plus qu'il rapportait. L'enfant a tout entendu, il est rentré chez lui en pleurant, et il a raconté la scène à sa mère. Cette mère, Nancy Elliott Edison, avait elle-même été institutrice avant son mariage, elle connaissait le métier et elle connaissait son fils, donc au lieu de se taire elle a pris son manteau, elle est retournée à l'école, elle a fait face à l'enseignant devant témoin et elle lui a dit que son fils avait plus de tête que lui et que désormais il apprendrait à la maison. C'est cette scène-là qui est vraie, Edison la raconte lui-même dans une interview accordée en 1907, et c'est cette scène-là qui mérite d'être regardée de près, car elle contient tout.
On a souvent raconté une version romancée où cette mère ouvrirait une lettre infamante et la transformerait en éloge mensonger devant son fils, et cette version circule tellement qu'elle finit par remplacer la vraie, or la vraie est plus puissante, parce qu'elle repose sur aucun mensonge. Nancy a épargné à son fils la cruauté du monde par un autre chemin, elle a fait mieux, elle s'est dressée devant cette cruauté et lui a opposé sa parole de mère. Elle a choisi de voir en lui ce que l'école refusait de voir, et cette décision maternelle a suffi à réorienter une trajectoire entière. Le garçon jugé déficient est devenu l'homme qui a déposé 1093 brevets, qui a donné au monde le phonographe, l'ampoule à incandescence viable, la distribution électrique moderne, et qui a écrit plus tard ces mots que l'on retrouve dans ses notes personnelles, que sa mère l'avait faite, qu'elle croyait tellement en lui qu'il sentait qu'il avait quelqu'un pour qui vivre, et qu'il devait honorer cette confiance.
On appelle cela l'effet Pygmalion, et loin de n'être qu'une jolie image littéraire reprise par les conférenciers de développement personnel, c'est un phénomène établi expérimentalement. En 1965, deux chercheurs, Robert Rosenthal de Harvard et Lenore Jacobson, directrice d'une école élémentaire de San Francisco, ont mené une expérience devenue classique, publiée en 1968 sous le titre Pygmalion in the Classroom. Ils ont fait passer un test d'intelligence aux élèves, puis ils ont communiqué aux enseignants une liste d'enfants présentés comme particulièrement prometteurs et destinés à une forte croissance intellectuelle dans l'année, sauf que cette liste avait été tirée au hasard, les élèves désignés étaient parfaitement ordinaires. Or à la fin de l'année scolaire, ces enfants choisis au hasard avaient réellement progressé davantage que leurs camarades, et cette progression était mesurable au test d'intelligence. La seule variable qui avait changé, c'était le regard des enseignants, et ce regard avait suffi à modifier la réalité cognitive des enfants.
L'étude a été critiquée sur sa méthodologie et reste débattue dans ses ampleurs exactes, je le concède volontiers, mais la découverte centrale a tenu bon à travers des décennies de répliques partielles et d'études dérivées, à savoir que les attentes d'une figure d'autorité agissent comme une sculpture invisible sur la personne regardée. Le regard devient forme, la conviction devient capacité, et ce qu'un être entend qu'il est finit par façonner ce qu'il devient. Voilà pourquoi l'histoire de Nancy Edison dépasse l'anecdote, elle illustre une loi anthropologique vérifiable, une loi que les parents, les pasteurs, les entraîneurs, les aînés et les dirigeants portent qu'ils le veuillent ou non, car chaque parole prononcée sur un enfant ou sur un frère est une semence déposée dans un sol qui germera.
Cette vérité engage. Elle engage tout adulte placé au-dessus d'un plus petit, elle engage tout enseignant devant une classe, tout père devant son fils, tout pasteur devant une jeunesse qui cherche sa forme, car ce qu'il déclare fait advenir. Le monde regorge de destins avortés par une phrase mal dite à 8 ans, et il regorge tout autant de vocations éveillées par un regard posé au bon moment sur un enfant que tout le monde avait renoncé à voir. La puissance déposée dans la parole humaine demeure le levier le plus sous-estimé de la civilisation, et chacun de nous en dispose chaque jour, à table, en classe, à l'église, au bureau, dans la rue, auprès de ses propres enfants surtout, et cette puissance attend seulement d'être exercée avec conscience.
Nancy Edison a rien inventé, elle a simplement regardé son fils avec les yeux qu'il méritait. Thomas est devenu ce qu'elle voyait.
Regarde autour de toi, puis parle en conséquence.
Joël Kamala Mwindo Auteur, penseur, théologien indépendant www.joelkamala.com
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