Paul Panda Farnana

Publié le 30 août 2026 à 07 h 29

Paul Panda Farnana fait partie de cette première génération de Congolais que la Belgique coloniale a pu instruire, employer et même mobiliser pour combattre sous son drapeau, tout en refusant de les considérer comme des interlocuteurs politiques à part entière. Formé en Belgique, engagé pendant la Première Guerre mondiale et pionnier du panafricanisme, il voit ses compétences reconnues tant qu’elles servent l’ordre établi. Mais dès qu’il commence à réclamer les mêmes droits que ceux qui lui demandent de servir, le rapport change. Celui qu’on jugeait compétent et utile devient soudain dérangeant. Son parcours montre ainsi une citoyenneté à deux vitesses : on accepte volontiers ce qu’il apporte, jusqu’à son sacrifice, mais beaucoup moins sa volonté de participer aux décisions, de dénoncer les injustices ou de demander à être traité en égal.

 

Le 25 avril 1900, un garçon de 12 ans descend d’un bateau en Belgique. Trente ans plus tard, il meurt dans son village natal, à 42 ans, dans des circonstances qui restent obscures. Entre ces deux dates, il devient agronome diplômé, prisonnier de guerre en Allemagne, président de la première association congolaise d’Europe, orateur devant le Sénat belge et membre du mouvement panafricain aux côtés de W.E.B. Du Bois. Il s’appelle Paul Panda Farnana. Une partie de ce qu’il réclamera de son vivant ne lui sera accordée qu’après sa mort.

Vers 1900, l’État indépendant du Congo met fin au projet qui consistait à faire venir des enfants congolais en Europe et la majorité d’entre eux repartent. Quelques Congolais vivent malgré tout durablement en Belgique, souvent d’anciens boys ou des marins des navires reliant Matadi à Anvers. L’administration coloniale ne souhaite guère voir cette présence s’étendre. Elle craint notamment que la proximité avec les Européens ne fasse disparaître, aux yeux des populations colonisées, ce qu’elle appelle le prestige de l’homme blanc. C’est dans ce climat que Panda arrive.

Il naît en 1888 à Nzemba, près de Banana, dans le Bas-Congo, l’actuel Kongo Central. Son père est chef coutumier, ce qui lui vaudra plus tard le titre de M’Fumu Paul Panda Farnana. Le lieutenant Derscheid et son épouse l’emmènent avec eux lorsqu’ils quittent Banana. La traversée tourne au drame. Leur enfant meurt en mer et Madame Derscheid, atteinte de fièvre, meurt également avant l’arrivée. Panda débarque en Belgique dans une famille frappée par le deuil. Louise Derscheid, sœur du lieutenant, finit par l’élever.

Il fait ses humanités à l’Athénée d’Ixelles, puis réussit en octobre 1904 l’examen d’entrée à l’École d’horticulture et d’agriculture de Vilvorde. Il en sort diplômé en 1909, premier Congolais à obtenir un titre de l’enseignement supérieur belge. Il poursuit sa formation à Nogent-sur-Marne, en France, dans le domaine de l’agronomie coloniale, puis à l’école commerciale et consulaire de Mons afin de perfectionner son anglais. Il parle français, néerlandais, anglais et kikongo. À 21 ans, il possède les diplômes dont le système colonial affirme faire le critère de la compétence.

 

La même année, le ministère des Colonies l’engage comme chef de cultures de troisième classe. Il arrive à Boma le 21 juin 1909 et rejoint le Jardin botanique d’Eala, près de Coquilhatville, l’actuelle Mbandaka, où il donne également des cours théoriques. Son grade le place officiellement au même niveau que ses collègues belges. La vie quotidienne corrige rapidement le document administratif. Sa présence à la cafétéria des cadres provoque l’hostilité de certains collègues. Le diplôme le rend égal sur le papier, la cafétéria lui apprend le reste.

Panda découvre également les spoliations, la chicote, les brimades et une justice coloniale qui ne traite pas de la même manière Européens et Congolais. Il avait étudié le Congo depuis Bruxelles. Il le retrouve désormais de l’intérieur, avec dans sa poche un diplôme qui ne suffit pas à abolir la hiérarchie raciale. Il démissionne et retourne en Belgique.

Le 5 août 1914, l’Allemagne envahit la Belgique. Un décret royal permet la constitution d’un Corps des volontaires congolais. Trente-deux hommes s’engagent et participent aux combats. Ils vivent dans un pays qui ne leur accorde pas la pleine citoyenneté, mais un texte spécial devient nécessaire pour leur permettre de se battre pour lui. Panda participe à la défense de Namur. Les Allemands le capturent avec Joseph Adipanga et Albert Kudjabo. Adipanga parvient à s’évader. Panda et Kudjabo restent en captivité jusqu’à l’armistice. On retrouve notamment leur trace au camp de Soltau, en Basse-Saxe, en décembre 1916.

Derrière les barbelés, Panda devient l’écrivain public de soldats africains qui ne savent pas toujours lire ni écrire. Il lit leurs lettres, rédige leurs réponses et entretient leur correspondance avec leurs familles. Ces échanges l’amènent jusqu’à Blaise Diagne, député du Sénégal et premier Africain noir élu à la Chambre des députés française. La captivité élargit ainsi son horizon politique. Il était entré dans la guerre comme sujet colonial engagé au service de la Belgique. Il en ressort relié à des hommes qui commencent à penser la condition africaine au-delà des frontières tracées par les puissances européennes.

En février 1919, il participe à Paris au Premier Congrès panafricain organisé autour de W.E.B. Du Bois et de Blaise Diagne, pendant que la conférence de paix de Versailles redessine une partie du monde. Les puissances victorieuses discutent du sort des anciennes colonies allemandes. Des Africains demandent à entrer dans une conversation où l’Afrique demeure encore principalement un objet de négociation.

En novembre de la même année, Panda fonde avec plusieurs compatriotes l’Union Congolaise, société de secours et de développement moral et intellectuel de la race congolaise. L’association compte trente-trois membres à ses débuts. Panda en prend la présidence et Albert Kudjabo le secrétariat. Louis Franck, ministre des Colonies, et Émile Vandervelde, ministre de la Justice, acceptent d’en devenir les protecteurs officiels. L’Union Congolaise aide les membres pauvres ou malades, participe aux frais d’enterrement et organise des activités éducatives. Panda entreprend également des démarches afin que des cours soient proposés aux Congolais vivant en Belgique, mais ses demandes dépassent rapidement l’entraide.

Dès 1919, il défend l’extension de l’enseignement laïque au Congo, l’accès des Congolais aux universités de la métropole, leur présence dans les instances où se prennent les décisions coloniales, l’africanisation progressive des cadres administratifs, le recul du travail forcé et la reconnaissance des anciens combattants congolais. Il réclame aussi un monument consacré au soldat congolais. Plusieurs de ces revendications réapparaîtront des décennies plus tard dans les débats politiques congolais. Panda ne réclamait pas encore l’indépendance immédiate. Il demandait quelque chose que l’ordre colonial supportait déjà difficilement : qu’un Congolais formé puisse tirer de sa formation le droit de participer aux décisions concernant son propre pays.

Du 18 au 20 septembre 1920, le Sénat belge accueille le Premier Congrès colonial national. Panda est le seul Congolais invité à prendre la parole devant les dignitaires coloniaux, les ecclésiastiques et les notables réunis. Il y dénonce le travail forcé, la chicote, les pillages et les inégalités de la justice coloniale. Il parle en français, en costume, avec les concepts politiques et juridiques de ceux qui gouvernent le Congo. L’instruction destinée à faire de lui un auxiliaire du système lui fournit également les instruments pour le contester.

L’année suivante, le deuxième Congrès panafricain se tient successivement à Londres, Paris et Bruxelles. Panda participe à son organisation et siège à son bureau aux côtés notamment de W.E.B. Du Bois, Blaise Diagne, Paul Otlet et Jessie Fauset. À Bruxelles, la rencontre se déroule au Palais Mondial, lié aux travaux de Paul Otlet et d’Henri La Fontaine. Le 11 septembre 1921, Panda y prononce une conférence sur l’histoire de la civilisation africaine le long du fleuve Congo. Il critique les pillages ayant alimenté les collections européennes et défend la présence de diplomates noirs dans les commissions internationales chargées d’administrer les anciennes possessions allemandes d’Afrique. Plus d’un siècle plus tard, les débats sur la restitution du patrimoine africain ou sur la place des Africains dans les institutions qui prennent des décisions concernant leur continent semblent contemporains. Panda les formulait déjà à Bruxelles en 1921.

La presse coloniale belge lui reproche alors son nationalisme, son bolchevisme et son garveyisme, cette dernière accusation renvoyant à Marcus Garvey. Panda demande pourtant principalement des écoles, une représentation politique, de meilleures conditions pour les Congolais et la reconnaissance des anciens combattants. Le vocabulaire utilisé contre lui permet surtout de ne plus répondre à ce qu’il demande. Il n’est plus seulement l’homme qui conteste certaines pratiques coloniales. Il devient progressivement quelqu’un dont la parole peut être tenue à distance. Les portes se ferment sans grande rupture publique. Panda continue d’écrire et de publier dans une Belgique qui lui offre de moins en moins d’espace.

En 1929, après près de trente ans passés en Europe, il retourne définitivement à Nzemba. Il y construit une école et une chapelle consacrée à son saint patron. Ce qu’il avait voulu obtenir pour un territoire entier, il commence à l’appliquer à l’échelle de son village. Il meurt le 12 mai 1930, à l’âge de 42 ans. Les circonstances de sa mort restent discutées. La thèse d’un empoisonnement a traversé la mémoire congolaise sans qu’une preuve établie permette de la présenter comme un fait. Sa mort ne met pourtant pas fin à l’histoire qu’il avait commencée.

Le statut administratif des combattants congolais permet de comprendre pourquoi. Le Corps des volontaires congolais était distinct de la Force publique. Les classifications retenues pour les différentes unités et catégories de combattants contribuèrent à priver des anciens combattants congolais de certaines indemnités et primes auxquelles ils estimaient avoir droit. Ces hommes avaient pu risquer leur vie sous le drapeau belge. Lorsque vint le moment de déterminer ce que cet engagement leur donnait en retour, leur place devint beaucoup moins évidente. La reconnaissance coûtait de l’argent et le vocabulaire administratif permettait d’en repousser l’échéance.

Quant au monument au soldat congolais réclamé par l’Union Congolaise, il existe aujourd’hui. Il se dresse à Schaerbeek, square François Riga. Il est inauguré en 1970, cinquante ans après les premières revendications de l’association et quarante ans après la mort de Panda. Le délai dit davantage que le monument. Une institution peut recevoir immédiatement la compétence, le travail, la loyauté ou le sacrifice d’un homme, puis prendre des décennies pour reconnaître ce que cette contribution lui donne le droit d’attendre en retour. Le bénéficiaire paie comptant, tandis que l’institution paie à crédit.

C’est une forme de citoyenneté à crédit. Tant qu’un homme travaille, sert, combat ou contribue, il est accepté. Mais dès qu’il commence à questionner le système, à dénoncer ses injustices ou à réclamer les droits qui devraient accompagner sa contribution, il devient un problème. On lui rappelle alors qu’il n’est pas tout à fait des leurs, qu’il vient d’ailleurs et qu’il doit rester à la place qu’on lui avait assignée. Il appartient lorsqu’il faut donner, mais son appartenance devient contestée lorsqu’il exige de recevoir ce qui lui est dû.

 

 

Panda en a connu presque toutes les formes. La Belgique l’instruit, l’administration coloniale l’emploie, l’armée accepte son engagement et les institutions l’invitent parfois à parler. Mais chaque étape rencontre une limite lorsqu’il demande que la compétence obtenue conduise à l’égalité qu’elle semblait promettre. Le temps rend ensuite la dette plus facile à payer, car répondre à une revendication lorsqu’un homme est vivant signifie lui céder une place, un droit ou une part de pouvoir dont il pourra réellement faire usage. Le reconnaître plusieurs décennies plus tard ne demande plus la même chose. L’ancien adversaire peut devenir un précurseur, celui dont la parole dérangeait peut entrer dans les archives et une revendication politique peut devenir une cérémonie. Un monument n’exige plus de partager le pouvoir avec celui dont il porte la mémoire : Panda donne son sang en 1914, le bronze arrive en 1970, et la dette finit par être reconnue lorsque le créancier repose sous terre depuis quarante ans.

Sa mémoire elle-même suit un chemin comparable. Des décennies seront nécessaires pour que des chercheurs, des auteurs et des documentaristes fassent ressortir son nom des archives et lui rendent une place dans l’histoire du Congo et de la Belgique. L’homme avait été formé, employé, décoré, écouté par intermittence puis progressivement marginalisé. La postérité peut désormais l’honorer sans avoir à répondre directement aux revendications qu’il formulait. La reconnaissance tardive possède cet avantage : elle permet parfois de donner raison à un homme lorsque lui donner raison ne peut plus changer sa vie.

Paul Panda Farnana ne demandait pourtant pas à devenir un symbole. Il demandait des écoles, la formation des Congolais, leur participation aux décisions qui les concernaient, la reconnaissance des anciens combattants et une place qui corresponde à ce qu’on exigeait déjà d’eux. Le monument de 1970 ne constitue donc pas seulement l’aboutissement d’une ancienne revendication. Il mesure matériellement la distance qui peut séparer le moment où une institution accepte ce qu’un homme lui donne et celui où elle reconnaît enfin ce qu’elle lui devait. Certaines dettes sont payées si tard que leur remboursement finit par ressembler à un hommage, mais elles restent des dettes.

Joël Kamala Mwindo
Auteur et Essayiste


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