À 80 ans, Barzillaï refuse la place que David lui offre à la cour de Jérusalem et demande au roi d’emmener Kimham à sa place. Le geste dépasse la modestie d’un vieillard. Barzillaï comprend qu’une récompense vaut davantage lorsqu’elle ouvre l’avenir d’un autre que lorsqu’elle prolonge le prestige de celui qui l’a méritée.
David traverse le Jourdain pour reprendre le chemin de Jérusalem. La révolte d’Absalom vient de s’effondrer et le roi retourne vers le trône abandonné pendant la guerre civile. Sur la rive, Barzillaï accompagne David une dernière fois. Le vieil homme avait nourri le roi et ses hommes à Mahanaïm, lorsque le pouvoir de David paraissait perdu et que soutenir le fugitif comportait un risque réel.
David veut maintenant rendre la fidélité reçue. Le roi propose à Barzillaï de venir vivre à Jérusalem et promet de pourvoir à ses besoins. La récompense correspond aux usages du pouvoir. Le fidèle serviteur recevrait une place près du souverain, une sécurité matérielle et l’honneur visible de la cour.
Barzillaï refuse. Le deuxième livre de Samuel précise son âge, quatre-vingts ans, puis rapporte son évaluation lucide de ses forces. Le goût des aliments, le plaisir de la musique et les ressources du corps déclinent. Jérusalem lui offrirait un rang prestigieux, mais ce rang servirait surtout à acquitter la dette du roi. Barzillaï préfère retourner dans sa ville, près des tombeaux de ses parents.
Le refus pourrait passer pour un simple retrait. Barzillaï accomplit pourtant un second geste qui transforme la scène. Kimham traversera le fleuve avec David. La relation exacte entre les deux hommes reste implicite dans le récit, même si plusieurs traditions et commentateurs voient en Kimham un fils de Barzillaï. David accepte la demande et promet de traiter le jeune homme selon le désir exprimé.
Barzillaï sépare ainsi le mérite de son bénéficiaire. Le service lui appartient, tandis que la possibilité passe à la génération suivante. Une récompense destinée à couronner une carrière devient le commencement d’une autre vie.
La décision possède une force particulière parce que Barzillaï dispose encore du choix. David l’invite personnellement. La richesse, la réputation et la faveur royale lui donnent les moyens d’accepter. Le vieil homme renonce depuis une position d’honneur. Son retrait constitue un acte de gouvernement personnel plutôt qu’une expulsion maquillée en sagesse.
Beaucoup de dirigeants quittent leur responsabilité après que l’âge, la maladie, l’échec ou la révolte a déjà décidé pour eux. Le départ devient alors une défaite subie. Barzillaï choisit plus tôt. La maîtrise de soi transforme la fin d’une influence directe en pouvoir de transmission.
Le récit biblique distingue l’abandon d’une place et l’ouverture de cette place à quelqu’un d’autre. Le premier geste crée parfois un vide. Le second prépare une continuité. Barzillaï retourne chez lui, tandis que Kimham avance vers Jérusalem avec le roi. Le vieil homme conserve son histoire sans retenir l’avenir.
Une telle forme de renoncement demande davantage de force que la conservation d’un titre. Le pouvoir reconnaît facilement les ennemis extérieurs et distingue beaucoup moins le moment où la présence du fondateur ralentit l’entrée de ceux qui doivent poursuivre l’œuvre. Une personne peut servir fidèlement pendant des décennies, puis transformer sa propre fidélité en obstacle en exigeant que toute reconnaissance continue de passer par elle.
Les familles et les organisations rencontrent souvent ce blocage. Un père construit une entreprise et garde chaque décision jusqu’à l’épuisement. Une mère fonde une œuvre et accepte une relève lorsque sa santé impose déjà le repos. Un responsable religieux demande à la génération suivante de servir longtemps, tout en réservant la parole, les contacts et la confiance à son cercle historique. Le successeur reçoit alors une mission privée des moyens nécessaires à son accomplissement.
Barzillaï transmet précisément ce qui compte. Kimham reçoit l’accès au roi, la proximité de la cour et la possibilité de bâtir une trajectoire distincte. Le vieil homme garde sa ville, sa mémoire et sa dignité. La transmission respecte deux libertés, celle de l’ancien qui choisit sa fin et celle du plus jeune qui reçoit un commencement.
Le récit poursuit discrètement l’histoire. Au début du premier livre des Rois, David demande à Salomon de traiter avec bonté les fils de Barzillaï et de leur accorder une place à la table royale. La fidélité manifestée pendant la fuite entre dans la mémoire de la dynastie. Une aide offerte au roi vulnérable devient une protection accordée aux descendants.
Le livre de Jérémie mentionne beaucoup plus tard un lieu appelé Guéruth-Kimham, près de Bethléem. Les spécialistes restent prudents sur le lien exact entre ce site et le compagnon de David. La présence durable du nom suggère au moins que Kimham a laissé une trace au-delà du Jourdain. Barzillaï avait reçu une invitation pour terminer sa vie à Jérusalem; la faveur transférée semble avoir donné à un autre la possibilité de commencer quelque chose.
La foi chrétienne présente souvent la bénédiction comme un bien reçu. Barzillaï en offre une compréhension plus exigeante. Une bénédiction atteint sa maturité lorsqu’une personne reconnaît la part destinée à sa propre vie et la part appelée à poursuivre sa route chez quelqu’un d’autre. Garder chaque honneur jusqu’à la mort réduit parfois le fruit de toute une existence.
La transmission demande aussi un jugement précis. Barzillaï connaît son âge, ses limites, son attachement à sa terre et la valeur de l’occasion offerte par David. Le vieil homme laisse une faveur devenue peu utile pour lui passer vers un homme capable de la faire fructifier. La récompense change de destinataire sans perdre son sens.
Les dirigeants politiques, les entrepreneurs, les responsables d’Église et les fondateurs d’organisations devraient retenir cette leçon. Préparer une relève signifie davantage que désigner un nom. Le véritable passage transmet des relations, un accès, une légitimité et des moyens. Une succession privée de confiance condamne le nouveau responsable à recommencer depuis l’extérieur.
Barzillaï accompagne David jusqu’au fleuve, reçoit le baiser et la bénédiction du roi, puis retourne chez lui. Kimham poursuit la route vers Jérusalem. Le texte place les deux mouvements dans la même scène parce qu’une transmission réussie exige un départ et une avancée.
La dernière grandeur de Barzillaï réside moins dans le soutien matériel offert à David que dans l’usage final de la reconnaissance acquise. Le vieil homme aurait pu entrer dans la cour grâce à son passé. Barzillaï choisit d’y faire entrer un avenir. Une vie accomplit pleinement sa mission lorsque la porte ouverte par son mérite devient assez large pour laisser passer la génération suivante.
Joël Kamala Mwindo, auteur et essayiste, Montréal
Ajouter un commentaire
Commentaires