Joël Kamala Mwindo, auteur et fondateur de JKM Éditions, Montréal
L'idée selon laquelle chacun pense par lui-même est l'une des convictions les plus répandues et les plus confortables de notre époque, une conviction que la modernité a élevée au rang de droit fondamental, de victoire de la raison sur l'obscurantisme, de preuve que l'individu contemporain a enfin atteint cette maturité intellectuelle que les siècles précédents lui refusaient, et pourtant un regard honnête sur la manière dont les opinions se forment, circulent et se consolident révèle que cette autonomie de pensée tant célébrée est, dans la grande majorité des cas, une reconstruction a posteriori par laquelle l'individu se raconte qu'il a choisi ce qu'il a en réalité reçu.
Il faut d'abord observer le mécanisme de formation des opinions pour comprendre l'étendue du phénomène, parce que dès la naissance l'être humain est immergé dans un environnement qui lui transmet des représentations du monde, des hiérarchies de valeurs, des catégories de jugement et des réflexes interprétatifs qui précèdent toute réflexion personnelle, de sorte que la famille transmet une vision du monde avant même que l'enfant ait les outils pour l'évaluer, l'école structure la pensée selon des cadres épistémologiques qui privilégient certaines formes de connaissance sur d'autres, les médias fabriquent des évidences collectives que l'individu absorbe comme des faits alors qu'elles sont des constructions éditoriales, et les réseaux sociaux ont perfectionné ce processus au point de créer des environnements algorithmiques dans lesquels chaque individu reçoit uniquement les informations qui confirment et renforcent ce qu'il croit déjà, de sorte que l'illusion de la pensée autonome est aujourd'hui plus puissante qu'elle ne l'a jamais été parce qu'elle est plus techniquement organisée qu'elle ne l'a jamais été.
Ce qui est décisif dans ce constat, c'est de comprendre que l'individu croit choisir alors qu'il sélectionne parmi des options dont l'ensemble a déjà été délimité par son environnement, ce qui ressemble à la liberté de choisir entre plusieurs plats dans un restaurant dont on a oublié que c'est quelqu'un d'autre qui a rédigé le menu, et que cette sélection à l'intérieur d'un cadre préétabli est prise pour de la pensée autonome parce que la sensation intérieure de choisir est réelle même lorsque les options disponibles ont été définies ailleurs, parce que personne ne ressent de l'extérieur la pression des conditionnements qui structurent sa pensée, on les ressent comme des évidences, comme des vérités qui vont de soi, comme des positions que l'on aurait atteintes par raisonnement alors qu'elles ont été reçues par imprégnation.
La résistance à ce constat est elle-même révélatrice, parce que l'individu qui se croit le plus autonome intellectuellement est souvent celui qui a simplement intériorisé avec le plus de profondeur les valeurs dominantes de son milieu, de sorte qu'il les défend avec la conviction du libre penseur sans percevoir qu'il exprime avec fidélité les préjugés de sa classe sociale, de sa génération, de sa formation académique et de ses fréquentations, et que le militant convaincu d'avoir rompu avec les conditionnements de son éducation a simplement substitué un cadre de pensée à un autre, souvent celui de son groupe de rupture, qui exerce sur lui exactement le même type d'influence normative que le milieu qu'il croit avoir quitté.
Penser demande un effort réel et une discipline que la culture contemporaine décourage activement, parce que remettre en question ce que l'on a toujours tenu pour évident exige une forme de violence intérieure que peu d'individus s'imposent volontairement, dans la mesure où questionner ses certitudes fondamentales revient à accepter temporairement une instabilité identitaire que le monde moderne, avec ses offres permanentes de certitudes prêtes à consommer, rend de moins en moins supportable, et que la pensée authentique expose à une solitude réelle parce qu'elle conduit inévitablement à des positions qui débordent les cadres dans lesquels le groupe attend que l'individu reste, de sorte que penser librement a un coût social que beaucoup préfèrent éviter en se convainquant qu'ils pensent déjà par eux-mêmes.
La pensée autonome est une discipline, une conquête progressive et jamais définitivement acquise, qui commence par la capacité à observer ses propres réflexes de pensée avec la même rigueur qu'on appliquerait à l'analyse de ceux des autres, à identifier les présupposés qui structurent ses raisonnements avant même que le raisonnement commence, à tolérer l'inconfort de la question ouverte sans se précipiter vers la réponse rassurante que le groupe tient déjà prête, et à accepter que la vérité soit parfois là où personne dans son entourage ne regarde, parce que c'est précisément dans cet espace inconfortable, loin des consensus faciles et des approbations collectives, que la pensée cesse d'être une performance sociale et devient une rencontre avec le réel.
La liberté de penser est réelle.
Elle se conquiert chaque jour, ou elle se perd sans qu'on s'en aperçoive.
Joël Kamala Mwindo est auteur et fondateur de JKM Éditions, établi à Montréal. Il explore ces questions dans ses ouvrages disponibles sur Amazon et via linktr.ee/joelkamala
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