Tribune | Joël Kamala , auteur, penseur et fondateur de JKM Éditions, Montréal
La foi a toujours été un sujet qui provoque, qui divise, qui fascine et qui dérange, elle traverse les siècles en soulevant les mêmes résistances sous des formes chaque fois renouvelées, et ce qui est remarquable dans ce phénomène c'est que la modernité, loin d'avoir réglé la question, l'a simplement déplacée, de sorte que l'hostilité envers la foi a pris une forme plus feutrée et plus subtile, celle d'une époque qui tolère la foi tant qu'elle reste confinée dans la sphère privée, discrète, presque silencieuse, et qui se sent menacée dès qu'elle devient affirmée, assumée, portée dans l'espace public comme une conviction réfléchie et pleinement assumée.
Il faut d'abord comprendre ce qui dérange réellement, parce que beaucoup confondent l'objet du malaise, et ce qui dérange dans la foi relève de ce qu'elle implique philosophiquement, à savoir qu'elle impose une hiérarchie des réalités dans laquelle l'individu occupe une place relative et non centrale, qu'elle place une vérité au-dessus de l'homme et au service de quelque chose de plus grand que l'homme, et qu'elle exige une posture intérieure que le monde contemporain a progressivement désappris à assumer, celle de l'humilité devant une réalité qui dépasse la raison humaine tout en l'éclairant de l'intérieur.
Or le projet de la modernité, depuis les Lumières jusqu'à l'idéologie contemporaine du progrès, a été de placer l'homme au centre de tout, de faire de la raison humaine l'arbitre suprême de la réalité, de construire un monde dans lequel chaque vérité serait accessible, mesurable, démontrable, reproductible en laboratoire, de sorte que tout ce qui échappe à cette grille de lecture est immédiatement classé dans la catégorie des illusions consolatrices, des récits produits par des civilisations qui attendaient les outils pour comprendre le monde tel qu'il est, et la foi se retrouve ainsi dans la position de celui qui affirme que la réalité est plus large que ce que l'instrument de mesure peut capter, ce qui est précisément une affirmation que la science elle-même confirme chaque fois qu'elle atteint les limites de ce qu'elle peut observer.
La science a cartographié une fraction infime de l'univers observable, les physiciens débattent encore de la nature de la matière noire et de l'énergie sombre qui composent plus de 95 % de l'univers, les neurologues étudient la conscience sans pouvoir expliquer pourquoi il y a quelque chose que cela fait d'être vivant, et dans ce contexte l'homme moderne continue d'affirmer avec une assurance déconcertante que ce qu'il voit constitue l'intégralité du réel, que ce qu'il mesure épuise la totalité de l'existence, que Dieu est une fabrication parce qu'il échappe aux instruments de la physique, un raisonnement qui, appliqué avec cohérence, conduirait également à évacuer l'amour, la justice, la beauté et la conscience, parce que ces réalités aussi résistent à la quantification et se manifestent uniquement à travers leurs effets dans le monde visible.
Ce qui est révélateur dans le rapport de l'époque à la foi, c'est la dissymétrie du traitement qu'elle lui réserve, parce que la même société qui considère la foi religieuse comme une régression intellectuelle consomme sans réserve des idéologies politiques, des philosophies de vie, des systèmes de valeurs et des récits identitaires qui reposent exactement sur le même type de postulats invérifiables, et que l'homme qui croit en la dignité humaine universelle, en l'égalité des droits, en la valeur intrinsèque de chaque individu tient ces convictions pour vraies parce qu'elles lui semblent justes, ce qui est structurellement identique à la démarche du croyant qui tient pour vraie une réalité qu'il perçoit intérieurement tout en sachant qu'elle dépasse ce que la vérification externe peut atteindre.
La foi dérange en 2026 pour la même raison qu'elle a toujours dérangé, parce qu'elle introduit dans le champ de la pensée humaine une réalité qui résiste au contrôle, et que l'homme moderne, héritier d'une civilisation qui a fait du contrôle sa valeur suprême, de la maîtrise technique son idéal et de l'autonomie individuelle son dogme fondateur, perçoit cette résistance comme une provocation, parce que la foi dit à l'homme quelque chose qu'il préfère éviter, à savoir qu'il existe une vérité qu'il a reçue et qu'il explore, une réalité qui le précède et qui le dépasse, un ordre dans lequel sa grandeur réside dans sa capacité à se tenir debout devant ce qui le dépasse, et à y trouver, précisément là, la source de sa liberté la plus profonde.
La vraie question est donc celle-ci : l'homme moderne est-il encore capable d'accepter qu'il existe une vérité plus grande que lui, une réalité qui le précède, une lumière qu'il a reçue et qu'aucune époque ne peut éteindre, parce que c'est de la réponse à cette question que dépend, en dernière instance, sa capacité à rester pleinement humain dans un monde qui lui propose chaque jour de se prendre pour l'origine de toutes choses.
La foi dérange.
C'est la preuve qu'elle touche quelque chose de vrai.
Joël Kamala Mwindo est auteur et fondateur de JKM Éditions, établi à Montréal. Il explore ces questions dans ses ouvrages disponibles sur Amazon et via linktr.ee/joelkamala
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