| Joël Kamala Mwindo , auteur, penseur et fondateur de JKM Éditions, Montréal
« Tu pries le Dieu des colons. »
Tout chrétien africain a déjà entendu cette phrase, souvent lancée avec la satisfaction de celui qui croit avoir clos le débat, comme si cette formule suffisait à régler définitivement une question que l'histoire a rendue infiniment plus complexe, plus douloureuse et plus nuancée que ce que cette accusation veut bien reconnaître, et à cette première attaque s'en ajoute souvent une seconde, formulée avec la même condescendance : tu es croyant parce que tes parents l'étaient, ta foi est un héritage familial reçu sans examen, une tradition transmise passivement de génération en génération, et si tu doutes encore de cela, regarde les athées, ils viennent pour la plupart de familles croyantes, ce qui prouverait que la foi est une fabrication culturelle que certains gardent et que d'autres finissent par abandonner, et puis personne n'a jamais vu Dieu, de sorte que croire en lui reviendrait à croire en une invention humaine commode, un récit consolateur produit par des civilisations incapables d'affronter le réel sans se raconter des histoires.
La réponse honnête commence par une concession : oui, les colons ont apporté leur religion avec eux, et il serait intellectuellement malhonnête de le nier, parce que la religion fait partie intégrante d'une civilisation au même titre que la langue, les vêtements, les codes juridiques, les pratiques alimentaires et les représentations du monde, de sorte qu'une civilisation voyage toujours avec l'ensemble de ce qu'elle est, et la civilisation européenne était chrétienne dans ses fondements culturels, dans ses rituels sociaux, dans son calendrier et dans ses symboles, ce qui explique que les colons ont effectivement apporté leur religion avec leur ordre politique, leur architecture et leur manière de vivre.
Mais cette concession ouvre une question bien plus décisive : une religion appartient-elle à ceux qui la portent, ou dépasse-t-elle infiniment ses porteurs, et c'est précisément là que l'accusation s'effondre, parce qu'un colon peut transporter une vérité spirituelle tout en en étant le porteur le plus infidèle, et un administrateur colonial qui allait à la messe par habitude, par conformisme social ou par simple appartenance culturelle était avant tout un agent politique issu d'une civilisation chrétienne de façade, une réalité fondamentalement différente de celle d'un homme qui aurait choisi cette foi par conviction personnelle et réfléchie.
L'histoire du Congo en donne une illustration saisissante avec Isidore Bakandja, un homme qui portait un chapelet et qui fut battu par un Blanc lui ordonnant de l'enlever, un geste étranger à toute évangélisation et à toute spiritualité chrétienne authentique, qui exprimait uniquement la brutalité d'un ordre politique refusant à l'Africain la liberté de s'approprier un symbole religieux à sa manière, parce que la violence était celle du pouvoir et relevait d'un rapport de domination, et qu'un homme qui bat quelqu'un pour lui arracher un chapelet est précisément quelqu'un qui ne comprend rien à ce que ce chapelet représente.
La colonisation est un phénomène de puissance, et toute civilisation dominatrice exporte son monde avec elle, ce que les Arabes ont fait dans plusieurs régions du continent africain en imposant à la fois leur langue, leur civilisation et leur religion par la force, ce que d'autres empires auraient fait avec d'autres références, parce que ce mécanisme traverse toute l'histoire humaine et appartient à la logique universelle de la domination, de sorte que confondre le christianisme avec la colonisation revient à confondre une vérité spirituelle avec les usages politiques qu'en ont faits des hommes de pouvoir qui en étaient souvent les porteurs les plus infidèles.
Quant à l'argument de l'héritage familial, il mérite d'être retourné avec la même rigueur, parce que personne au monde ne choisit le contexte dans lequel il naît, et celui qui reproche à un Africain d'avoir reçu la foi de ses parents devrait appliquer le même raisonnement à l'athée qui a reçu son scepticisme de son milieu, au musulman formé dans une tradition familiale héritée, au philosophe matérialiste dont la vision du monde a été façonnée par son éducation et son environnement intellectuel, parce que toute conviction humaine prend racine dans un sol donné, une famille donnée, une culture donnée, et la question pertinente est de savoir ce que l'individu fait de cet héritage, s'il le traverse, s'il l'examine, s'il le choisit librement ou s'il le subit passivement, et c'est précisément cette traversée personnelle qui transforme un héritage reçu en conviction assumée.
L'argument tiré des athées issus de familles croyantes mérite une attention particulière, parce qu'il prouve exactement l'inverse de ce qu'il prétend démontrer, dans la mesure où si la foi était uniquement une transmission culturelle mécanique et inévitable, aucun enfant de famille croyante ne deviendrait jamais athée, et si l'athéisme était uniquement une rupture lucide avec une illusion héritée, aucun athée de naissance ne deviendrait jamais croyant, or les 2 trajectoires existent, des croyants qui abandonnent la foi et des athées qui la découvrent, ce qui révèle que la foi est une rencontre personnelle et non une simple programmation familiale, une décision intérieure que chaque individu prend ou refuse de prendre indépendamment du milieu dans lequel il a grandi.
Reste alors la question de Dieu lui-même, et l'argument de son invisibilité, formulé comme s'il constituait une réfutation définitive, comme si tout ce qui échappe au regard humain n'existait pas, comme si la réalité se réduisait à ce que les yeux peuvent saisir et les mains toucher, un raisonnement qui, poussé à sa logique, conduirait à nier l'existence de la conscience, de la pensée, de l'amour, du temps et de la gravité, parce que personne n'a jamais vu ces réalités, on en observe uniquement les effets, et c'est précisément ainsi que Dieu se rend connaissable, par ses effets dans la création, dans l'ordre du monde, dans la complexité irréductible du vivant, dans l'intuition universelle d'une transcendance que toutes les civilisations humaines sans exception ont ressentie et cherché à nommer, ce que l'apôtre Paul exprime dans l'épître aux Romains en affirmant que Dieu se rend visible à travers la création, de sorte que l'humanité entière reçoit déjà quelque chose de sa réalité par l'ordre du monde et par l'intuition métaphysique.
C'est précisément pour cette raison que l'Afrique connaissait déjà l'existence d'un Dieu bien avant l'arrivée des missionnaires, car les peuples africains invoquaient un Être suprême selon leurs langues, leurs cosmologies et leurs héritages propres, Nzambi chez plusieurs peuples du Congo, Nyame chez les Akan, Olodumare chez les Yoruba, Mulungu en Afrique de l'Est, des noms différents pour une intuition identique, celle d'un Créateur suprême, invisible, antérieur au monde et supérieur à tout, et il convient ici de refuser la réduction de toute la spiritualité africaine précoloniale à l'animisme, parce que dans beaucoup de sociétés africaines plusieurs niveaux de croyances coexistaient et qu'au-dessus des pratiques, des médiations et des cultes subsistait l'idée d'un Dieu suprême que l'animisme seul est incapable d'épuiser ou de résumer.
La question centrale reste donc entière : le Dieu que les colons ont apporté dans leurs bagages leur appartient-il, et la réponse est claire, parce qu'Abraham était un homme de Mésopotamie choisi pour devenir le point de départ d'une bénédiction destinée à toutes les nations de la terre, et la judaïté vient dans l'histoire après Abraham tandis que Dieu se révèle avant toute appropriation ethnique, et lorsque Jésus-Christ vient dans le monde il vient pour atteindre l'humanité entière, ce que l'Écriture exprime sans ambiguïté en affirmant que Dieu a tant aimé le monde, le monde entier, de sorte qu'un Dieu créateur de l'univers demeure universel, au-delà de toute frontière tribale, civilisationnelle ou géographique, et qu'aucun peuple, aucune époque, aucun empire ne peut prétendre le posséder.
Être chrétien africain aujourd'hui constitue donc une position de lucidité assumée, parce que regarder l'histoire en face signifie reconnaître les crimes, les violences et les manipulations liées à la colonisation tout en distinguant ce qui appartenait aux empires de ce qui appartient au Christ, et c'est cette distinction qui fonde ma foi, un choix réfléchi et libre par lequel je reconnais en Jésus-Christ le Dieu créateur que mes ancêtres pressentaient déjà sous d'autres noms, un Dieu intemporel et universel que toutes les civilisations cherchent et qu'aucun empire ne peut confisquer.
Les Africains ne prient pas le Dieu des colons.
Ils prient leur Dieu.
Joël Kamala Mwindo est auteur et fondateur de JKM Éditions, établi à Montréal. Il explore ces questions plus en profondeur dans son ouvrage Jésus le Dieu intemporel et universel, disponible sur Amazon et via linktr.ee/joelkamala
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