Le Congo ne manque ni de richesses ni de potentiel. Il souffre surtout d’avoir été conduit, décennie après décennie, par des mains qui n’auraient jamais dû toucher au gouvernail.
Dans La République, écrite vers 380 avant notre ère, le philosophe grec Platon propose une image qui traverse les siècles. Il compare l'État à un navire en pleine mer. Sur ce navire se trouvent trois catégories de personnes. Le peuple, qui possède le bateau mais ne connaît rien à la navigation. Les matelots, qui se disputent en permanence les faveurs du peuple pour obtenir le gouvernail. Le pilote véritable, seul homme à bord à connaître les courants, les vents, les étoiles, la cartographie maritime, mais que tous ignorent et que personne ne consulte. Le navire avance ainsi sans direction réelle, livré aux disputes des matelots les plus bruyants, pendant que celui qui pourrait le mener à bon port reste assis sur le pont à observer la dérive. Cette parabole, vieille de vingt-quatre siècles, décrit la situation politique actuelle de la République Démocratique du Congo .
Le navire représente l'État congolais avec ses 100 millions d'habitants, ses provinces, son sous-sol parmi les plus riches du monde, son potentiel agricole, son fleuve majestueux, ses forêts équatoriales qui constituent l'un des poumons climatiques de la planète. Le peuple congolais possède ce navire au sens littéral du droit international. La souveraineté nationale lui appartient en théorie, garantie par la Constitution. Pourtant, ce peuple, dans sa grande majorité, ne maîtrise ni les codes du droit constitutionnel, ni les principes de l'économie publique, ni les mécanismes de la diplomatie internationale, ni les techniques de gestion administrative. Il a hérité d'un navire complexe sans avoir reçu la formation nécessaire pour le piloter ou même pour évaluer la compétence de ceux qui prétendent le faire à sa place. Cette ignorance, elle est le résultat de soixante ans d'éducation publique sous-financée et de quatre siècles de domination coloniale qui ont délibérément maintenu les Congolais à l'écart des savoirs de gouvernement.
Les matelots de Platon correspondent à la classe politique congolaise actuelle dans son ensemble. Députés, sénateurs, ministres, gouverneurs de provinces, dirigeants de partis, ils passent leur temps à se disputer entre eux pour obtenir les faveurs du peuple. Chaque cycle électoral relance la course aux promesses séduisantes. Chaque crise gouvernementale réveille les coalitions tactiques entre fractions rivales. Chaque nomination présidentielle déclenche les manœuvres pour s'attirer la prochaine vague de fonctions. Platon décrit ces matelots avec une précision clinique. Ils flattent le peuple lorsque cela les sert. Ils le manipulent lorsque cela les arrange. Ils l'oublient dès qu'ils accèdent à la barre du navire. Et ils recommencent le cycle à la prochaine occasion. Le peuple, ne disposant pas des connaissances nécessaires pour distinguer un vrai pilote d'un matelot habile en discours, accorde sa confiance à celui qui crie le plus fort, danse le plus joliment lors des meetings, distribue le plus généreusement les T-shirts à son effigie pendant les campagnes. Le mécanisme se reproduit élection après élection depuis 2006.
Reste le troisième personnage de la parabole, le pilote véritable. Au Congo de 2026, les pilotes véritables existent. Ils sont médecins formés dans les meilleures universités du monde, ingénieurs civils diplômés à Louvain ou à Polytechnique, économistes ayant exercé à la Banque Mondiale ou au FMI, juristes constitutionnels passés par Harvard ou la Sorbonne, agronomes spécialistes des sols tropicaux, militaires de carrière formés à Saint-Cyr ou à West Point, chercheurs en sciences politiques publiant dans les revues internationales les plus exigeantes. Ces pilotes congolais existent par milliers, dispersés à Kinshasa, à Lubumbashi, à Goma, à Mbuji-Mayi, à Bruxelles, à Paris, à Montréal, à Toronto, à Johannesburg, à Pretoria. Platon avait observé une chose étrange sur le navire grec antique. Ces pilotes ne participent pas à la lutte pour le pouvoir. Ils restent à l'écart, dégoûtés par la médiocrité du débat public, désespérés par l'impossibilité de faire entendre leur expertise dans un environnement dominé par les flatteurs. Cette observation platonicienne décrit également la situation congolaise contemporaine. Combien d'experts congolais brillants, qui auraient pu transformer leur pays, ont préféré poursuivre des carrières paisibles à l'étranger plutôt que d'affronter l'humiliation quotidienne d'un système politique qui méprise leurs qualifications ?
Platon tire de cette parabole une conclusion en disant que le pouvoir politique ne devrait être confié qu'aux philosophes, c'est-à-dire à ceux qui savent ce qu'est une vie bonne pour la communauté et qui possèdent l'intelligence nécessaire pour la promouvoir. Le mot philosophe ne désigne pas ici un savant détaché du réel. Il désigne celui qui a consacré sa vie à comprendre ce qui rend une société juste, prospère et stable. En langage moderne, il s'agit des experts formés, des intellectuels reconnus, des praticiens chevronnés dans leur domaine. Pour Platon, la condition de toute amélioration politique réside dans cette inversion fondamentale. Tant que les pilotes seront écartés au profit des matelots flatteurs, le navire continuera de dériver. Tant que les vrais experts congolais resteront sur la touche pendant que les politiciens médiocres se disputeront le gouvernail, le Congo poursuivra sa trajectoire actuelle.
Cette analyse soulève évidemment une objection majeure. Platon défendait un régime non démocratique, dirigé par une élite éduquée plutôt que par le suffrage populaire. Faut-il en conclure que la démocratie constitue une erreur historique, et qu'il faudrait y renoncer au Congo ? La réponse appartient à un débat plus nuancé que Platon lui-même n'avait pas pu envisager dans le contexte athénien antique. Les démocraties modernes ont trouvé un compromis intelligent entre la souveraineté populaire chère à Athènes et le gouvernement par les compétents cher à Platon. Ce compromis s'appelle l'État de droit éclairé. Le peuple conserve la souveraineté ultime, exprimée par le vote. Mais ce peuple accepte volontairement de confier l'exécution technique des affaires publiques à des cadres formés, sélectionnés par concours, soumis au contrôle d'institutions indépendantes. Le médecin n'est pas élu pour soigner. L'ingénieur n'est pas élu pour construire les ponts. Le juge n'est pas élu pour rendre la justice. Cette répartition entre fonctions politiques par mandat populaire et fonctions techniques par compétence vérifiable constitue le fondement des démocraties modernes qui fonctionnent. Le Congo, formellement, applique ce principe dans sa Constitution. Pratiquement, il l'a vidé de son contenu en politisant les nominations techniques jusqu'aux échelons les plus bas de l'administration.
Comment sortir de cette dérive et reconnecter le Congo à la parabole platonicienne dans son interprétation moderne ? Plusieurs réformes simples suffiraient. Renforcer drastiquement l'indépendance des concours administratifs pour que les hauts fonctionnaires soient sélectionnés par compétence et non par parrainage politique. Garantir l'autonomie financière des institutions techniques comme la Banque Centrale, la Cour des Comptes, la Commission Électorale, afin que leurs pilotes véritables puissent exercer leur métier sans subir les pressions des matelots. Investir massivement dans l'éducation civique du peuple, pour que celui-ci apprenne progressivement à distinguer un vrai pilote d'un faux, un programme technique solide d'un slogan populiste, un cadre formé d'un parrainé sans qualification. Faciliter le retour au pays des pilotes congolais formés à l'étranger, par des conditions de travail dignes, des salaires compétitifs, des garanties d'indépendance professionnelle. Aucune de ces réformes ne relève de l'utopie. Toutes existent ailleurs et produisent des résultats vérifiables.
Platon mourut en 347 avant notre ère sans avoir vu sa philosophie politique appliquée intégralement à Athènes. Ses idées ont pourtant traversé vingt-quatre siècles pour atterrir dans les principales constitutions occidentales modernes, qui toutes contiennent une version atténuée de sa thèse fondamentale. Le pouvoir doit reposer sur la compétence vérifiée plutôt que sur la flatterie populaire. Le Congo dispose aujourd'hui de tous les éléments pour appliquer cette sagesse antique adaptée à la modernité démocratique. Il dispose de pilotes véritables en grand nombre. Il dispose d'institutions formelles qui pourraient les accueillir. Il dispose même d'un peuple qui, malgré son histoire éducative tronquée, commence à percevoir la différence entre un matelot flatteur et un capitaine compétent. Ce qui manque demeure simple à nommer. Il manque que le peuple congolais cesse d'élire ceux qui crient le plus fort, et apprenne à élire ceux qui savent réellement naviguer. Cette transformation se prendra non par les discours mais par les habitudes civiques accumulées sur plusieurs cycles électoraux. Elle commencera le jour où chaque Congolais, devant un candidat, posera enfin la question platonicienne fondamentale. Connaît-il vraiment la navigation, ou se contente-t-il de bien parler du navire ?
Joël Kamala Mwindo, Auteur, essayiste et fondateur de JKM Éditions Montréal.
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