Mozi est un philosophe chinois qui a vécu entre 470 et 391 avant notre ère, à la même époque que Socrate en Grèce. Son nom complet était Mo Di. Il est né dans une famille pauvre, d'un père menuisier, dans une province qui s'appelle aujourd'hui le Shandong. Il a appris la menuiserie, puis l'ingénierie militaire. Il a étudié seul, sans école prestigieuse, sans appui familial, sans fortune. Il est devenu, à la force de son intelligence, l'un des deux plus grands philosophes de la Chine antique, à côté de Confucius. Sa pensée a été oubliée pendant deux mille ans, puis redécouverte au vingtième siècle par les réformateurs chinois qui ont modernisé leur pays. Les réflexions de Mozi sur l’autorité, la gouvernance et les élites résonnent avec une étonnante modernité dans le contexte congolais actuel. Mozi vivait dans une Chine déchirée par les guerres entre seigneurs. Les princes se transmettaient le pouvoir de père en fils. Les ministres étaient choisis dans les familles nobles. Les hauts fonctionnaires étaient des amis des princes ou des cousins de leur famille. La compétence n'avait rien à voir avec les nominations. Tout reposait sur la naissance. Mozi a regardé cette société et il a posé une question simple. Pourquoi ? Sa réponse, formulée il y a vingt-cinq siècles, tient en trois phrases. La vertu et la compétence ne viennent pas de la naissance. La vertu et la compétence s'acquièrent par les études et par le travail. Les rênes d'un État ne doivent être confiées qu'aux érudits, c'est-à-dire à ceux qui ont effectivement étudié et travaillé pour devenir compétents. Trois principes simples. Une révolution complète dans la pensée politique de son époque. Et un programme parfaitement applicable au Congo de 2026.
Joseph Kabila est devenu président en 2001, à 29 ans, par succession directe de son père Laurent-Désiré Kabila assassiné quelques jours plus tôt, sans avoir jamais exercé de fonction publique importante. Félix Tshisekedi est devenu président en 2019, en grande partie grâce au capital politique laissé par son père Étienne Tshisekedi. Au-dessous des présidents, le mécanisme se reproduit dans toute la pyramide administrative. Les fils de ministres deviennent ministres. Les neveux obtiennent les ambassades. Les beaux-frères prennent les régies financières. Les amis d'enfance reçoivent les portefeuilles. C'est exactement la situation que Mozi décrivait dans la Chine du cinquième siècle avant notre ère. Vingt-cinq siècles ont passé. Le mécanisme reste identique.
Le coût de ce système pour le peuple congolais demeure énorme. Quand le ministère de la Santé est dirigé par quelqu'un sans formation médicale, les hôpitaux manquent de médicaments et les enfants meurent de maladies évitables. Quand le ministère des Finances est confié à un fidèle politique plutôt qu'à un économiste, les recettes fiscales fuient et l'État cesse de payer ses fonctionnaires. Quand les universités sont administrées par des proches du pouvoir, les diplômes congolais perdent leur valeur et les meilleurs étudiants partent à l'étranger pour ne plus revenir. Quand l'armée est commandée selon la loyauté ethnique plutôt que selon les compétences militaires, les défaites s'accumulent face à des ennemis bien moins nombreux. Le M23, mouvement de quelques milliers d'hommes, tient tête à une armée nationale théoriquement composée de plus de 100 000 soldats. La compétence militaire s'acquiert par la formation et par la promotion au mérite, exactement comme Mozi le disait.
Pourquoi ce système se maintient-il malgré ses échecs visibles ? Mozi avait déjà identifié la réponse. Les héritiers défendent leur héritage. Les enfants des puissants défendent le système qui leur a donné le pouvoir sans effort. Ils n'ont aucune raison personnelle de changer un dispositif qui les avantage. Pour qu'une transformation soit possible, ceux qui n'héritent rien, c'est-à-dire la grande majorité du peuple, doivent comprendre que ce système les exclut volontairement, et décider collectivement de le remplacer.
Plusieurs solutions pratiques existent, déjà mises en œuvre par des pays comparables au Congo. Instituer des concours nationaux pour l'accès à la haute fonction publique, comme la Chine impériale l'a fait pendant treize siècles, comme la France l'applique depuis 1945, comme le Cameroun, le Sénégal et le Maroc l'appliquent aujourd'hui. Rendre publics les CV des ministres et des hauts fonctionnaires au moment de leur nomination, afin que le peuple puisse évaluer leurs qualifications. Interdire strictement la nomination des membres directs de la famille du président aux postes les plus sensibles de l'État, comme dans la plupart des démocraties établies. Créer un système de bourses d'excellence massives pour les enfants brillants des classes populaires. Renforcer l'indépendance et le financement des universités congolaises. Aucune de ces solutions ne relève de l'utopie. Toutes existent ailleurs. Toutes ont produit des résultats vérifiables.
Ce qui manque au Congo, c'est la volonté politique des dirigeants actuels, qui n'ont aucun intérêt personnel à transformer un système dont ils bénéficient. Et cette volonté ne viendra jamais spontanément du sommet de l'État. Elle ne peut venir que de la pression organisée du peuple lui-même, qui doit cesser d'accepter comme normales des pratiques que Mozi qualifiait déjà de pathologiques il y a vingt-cinq siècles. Le journaliste congolais doit interroger publiquement les qualifications des personnes nommées. L'enseignant doit transmettre à ses étudiants l'idée que la compétence vaut plus que les relations. Le parent doit encourager ses enfants à investir dans leurs études comme voie principale d'ascension. La diaspora, particulièrement éduquée selon les critères statistiques internationaux, doit assumer son rôle de référence méritocratique.
Mozi est mort sans avoir vu ses idées appliquées intégralement. Pendant deux mille ans, presque personne n'a lu ses textes. Puis au début du vingtième siècle, Sun Yat-sen, fondateur de la République de Chine, et plus tard Mao Zedong, ont explicitement cité Mozi comme l'un des penseurs essentiels pour construire un État moderne fondé sur la compétence plutôt que sur la naissance. Cette redécouverte a contribué à la transformation chinoise. La Chine pauvre et rurale des années 1950 est devenue la deuxième économie mondiale en moins de soixante-dix ans, en grande partie parce qu'elle a accepté de remplacer progressivement le népotisme impérial par un système de cadres formés et promus au mérite.
Le Congo dispose aujourd'hui des mêmes potentialités intellectuelles que la Chine d'il y a soixante-quinze ans, avec l'avantage supplémentaire de pouvoir s'inspirer directement de l'expérience chinoise réussie. Encore faut-il que la génération congolaise actuelle accepte d'investir dans une transformation qui ne portera ses fruits que dans plusieurs décennies. Les peuples impatients restent éternellement sous-développés. Les peuples patients et organisés finissent toujours par triompher. Mozi nous tend la main à travers vingt-cinq siècles. Saisir cette main demeure un acte simple, accessible à chaque Congolais qui décide aujourd'hui d'exiger la compétence au lieu de l'appartenance, partout où il dispose d'une voix pour le faire.
Joël Kamala Mwindo, auteur, essayiste et fondateur de JKM Éditions Montréal.
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