Quelque part entre 1885 et 1908, une terre immense située au cœur de l'Afrique a été transformée par un seul homme installé à Bruxelles, Léopold II, roi des Belges, en une plantation géante où des millions d'êtres humains ont été broyés pour produire le caoutchouc qui faisait rouler les automobiles européennes et les vélos américains.
Ce territoire portait alors le nom d'État Indépendant du Congo, formule trompeuse parce qu'il appartenait personnellement au roi belge comme un domaine privé, exactement comme un homme possède une maison ou une ferme. Pendant vingt-trois ans, ce roi a présenté son entreprise au monde comme une œuvre humanitaire et civilisatrice, parlait aux conférences européennes de mission éducative et de lutte contre l'esclavage arabe, faisait imprimer des brochures où il évoquait la christianisation des populations africaines, tandis que sur le terrain ses agents armés brûlaient les villages, coupaient les mains des récalcitrants, prenaient les femmes et les enfants comme otages, et imposaient aux hommes congolais des quotas de caoutchouc dont l'échec se payait par la mort.
Les estimations historiques convergent aujourd'hui sur un chiffre vertigineux. Entre 8 et 10 millions de Congolais ont péri durant cette période, soit environ la moitié de la population du territoire à l'époque, ce qui place cette séquence parmi les plus grandes catastrophes humaines des temps modernes. Ce premier génocide congolais s'est déroulé loin des regards européens, dans les forêts équatoriales que personne ne pouvait inspecter sans l'autorisation du roi, ce qui rendait la vérité presque impossible à atteindre depuis Paris, Londres ou Berlin. Le système tenait debout précisément parce que le silence et l'opacité protégeaient l'extraction, donc la libération des Congolais dépendait entièrement de la possibilité qu'un étranger réussisse à percer cette opacité depuis l'extérieur.
C'est exactement à ce moment, dans une ville portuaire britannique éloignée de plusieurs milliers de kilomètres des forêts congolaises, qu'un jeune employé de bureau franco-britannique va commencer à comprendre quelque chose d'étrange dans les chiffres qui passent quotidiennement sous ses yeux. Edmund Dene Morel, né en 1873 à Paris d'un père français et d'une mère britannique, occupe alors un poste modeste dans la compagnie maritime Elder Dempster qui transporte les cargaisons entre l'Europe et le Congo depuis les années 1890. Cette compagnie britannique exerce une sorte de monopole sur la liaison maritime avec l'État Indépendant, donc tous les registres de cargaisons aller et retour passent par les bureaux d'Anvers et de Liverpool où Morel travaille comme administratif subalterne, ce qui va devenir le détail décisif de toute l'histoire. Morel constate très vite une anomalie qui le trouble profondément.
Les navires repartant du Congo vers l'Europe arrivent chargés à plein de caoutchouc et d'ivoire, marchandises qui valent une fortune sur les marchés européens, tandis que les navires partant d'Europe vers le Congo transportent presque exclusivement des armes, des munitions, et des chaînes, donc rien qui ressemble à un échange commercial équilibré entre deux parties consentantes. Cette asymétrie commerciale, anormale dans toute relation marchande équilibrée, ne pouvait s'expliquer selon Morel que par une seule réalité brutale.
Les exportations massives congolaises reposaient sur un système d'extraction par la force où les marchandises étaient prélevées sans contrepartie réelle aux producteurs, et les seules importations correspondaient aux instruments de la coercition militaire nécessaire pour maintenir ce système. Autrement dit, les chiffres officiels publiés par l'État Indépendant lui-même prouvaient mathématiquement que le Congo de Léopold reposait sur l'esclavage et la terreur organisée, parce que ces chiffres étaient signés et publiés par les autorités belges et par les douanes européennes, ce qui les rendait juridiquement difficiles à contester.
Cette démonstration comptable d'une simplicité redoutable a tout changé pour les Congolais. Morel quitte son poste chez Elder Dempster en 1901 pour se consacrer entièrement à la dénonciation du régime léopoldien, publie une série d'articles dans les journaux britanniques à partir de 1900, puis sort plusieurs ouvrages qui restent aujourd'hui des sources historiques majeures, notamment Affairs of West Africa en 1902, King Leopold's Rule in Africa en 1904, et Red Rubber en 1906. Il fonde en mars 1904 à Liverpool la Congo Reform Association, organisation qui structure pendant huit ans la campagne internationale contre le régime, mobilise des sections dans plusieurs pays, recrute des écrivains comme Mark Twain et Arthur Conan Doyle, des religieux, des philanthropes, des parlementaires, ce qui transforme la dénonciation isolée en pression internationale coordonnée que les chancelleries européennes finissent par devoir prendre au sérieux. Le résultat de cette pression patiente et documentée s'inscrit dans le marbre de l'histoire congolaise.
En 1908, Léopold II est contraint de céder son domaine personnel à l'État belge, donc le système d'extraction privée qui avait tué tant de millions d'êtres humains s'effondre formellement, même si les pratiques coloniales belges qui suivent restent profondément violentes. Cette date marque la fin du premier génocide congolais, et elle marque surtout une victoire historique remportée par un employé de bureau qui a refusé de fermer les yeux sur les chiffres qui passaient sous ses mains. Edmund Dene Morel a sauvé concrètement des centaines de milliers de vies congolaises parce qu'il a compris cette vérité simple, lorsque la documentation publique contredit le discours officiel, c'est la documentation qui dit la vérité et le discours qui ment.
Aujourd'hui, sur ces mêmes terres congolaises, le second génocide se déroule devant nos yeux dans l'indifférence assourdissante des chancelleries occidentales, et la mécanique ressemble étrangement à celle que Morel avait démasquée il y a 120 ans. À l'Est de la République Démocratique du Congo, dans les provinces du Nord-Kivu, du Sud-Kivu et de l'Ituri, des millions de personnes ont été tuées, déplacées, violées, mutilées depuis les années 1990, parce que le sous-sol congolais regorge de minerais stratégiques qui font tourner l'économie numérique mondiale. Le coltan dont nos téléphones portables ont besoin, le cobalt qui alimente nos batteries de voitures électriques, l'or, le tungstène, l'étain, les terres rares, tout cela sort du sous-sol congolais dans des conditions qui rappellent point par point le caoutchouc rouge de l'époque léopoldienne, donc le sang congolais coule pour alimenter le confort technologique des consommateurs occidentaux.
L'agresseur principal de cette guerre prolongée porte un nom que les diplomaties occidentales ont longtemps protégé par le silence, le Rwanda de Paul Kagame, qui finance et soutient depuis trois décennies des groupes armés successifs sur le sol congolais, le RCD hier, le CNDP ensuite, le M23 aujourd'hui, donc une chaîne ininterrompue de proxies dont la fonction consiste à maintenir le chaos dans les zones minières orientales pour permettre l'exfiltration massive des minerais congolais via le territoire rwandais.
Les rapports des Nations Unies l'ont documenté dans les moindres détails, les enquêtes journalistiques l'ont prouvé, les images satellites montrent les convois de minerais traversant la frontière, donc nous disposons aujourd'hui exactement du même type de preuves matérielles que Morel avait rassemblées contre Léopold. La différence tragique est que cette fois, aucun Edmund Dene Morel international n'a réussi à transformer la documentation en mouvement de conscience capable d'arrêter la machine.
Pourquoi le monde regarde-t-il ailleurs alors que les preuves abondent et que les morts congolais se comptent par millions ? Parce que les bénéficiaires du système actuel siègent dans les conseils d'administration des grandes entreprises technologiques mondiales, parce que les minerais du sang traversent les chaînes d'approvisionnement complexes qui finissent dans nos poches sous forme de smartphones et dans nos garages sous forme de voitures électriques, parce que la dénonciation du Rwanda dérangerait des intérêts géopolitiques majeurs de Washington et de Londres qui ont longtemps fait de Kagame leur partenaire privilégié dans la région des Grands Lacs. Le silence complice d'aujourd'hui ressemble exactement au silence complice de 1890, lorsque les chancelleries européennes acceptaient les rapports dorés de Bruxelles parce que personne n'avait intérêt à perturber le commerce du caoutchouc.
La leçon que Morel nous adresse à travers les décennies prend ici toute sa force, parce que sa méthode reste la seule qui ait fait reculer la machine d'extraction au Congo. La rigueur documentaire, la patience accumulative, le refus de l'indignation polémique au profit de la démonstration factuelle, la constitution d'organisations durables capables de porter la pression internationale sur la longue durée, voilà l'héritage opérationnel qui devrait inspirer aujourd'hui chaque diplomate africain, chaque diaspora congolaise mobilisée, chaque journaliste honnête, chaque citoyen occidental qui refuse de tremper dans le sang congolais à travers son smartphone. La diaspora congolaise francophone du Canada, des États-Unis, de France, de Belgique, dispose aujourd'hui d'instruments de communication et d'analyse infiniment supérieurs à ceux dont disposait Morel à Liverpool en 1900, donc l'excuse de l'impuissance ne tient plus.
Edmund Dene Morel mérite de figurer dans les manuels scolaires congolais au même titre que les combattants africains de la résistance anticoloniale, parce que sa démonstration comptable a sauvé davantage de vies congolaises que la plupart des résistances armées locales n'ont pu en sauver face à la supériorité militaire de la Force Publique.
Ce nom, oublié de l'éducation publique en RDC, devrait revenir comme une bannière dans les écoles, les universités, les chaires théologiques et académiques de notre pays, parce que la mémoire des sauveurs étrangers honore le peuple sauvé autant qu'elle honore les sauveurs eux-mêmes. Et plus profondément, cette mémoire enseigne aux Congolais d'aujourd'hui qu'aucune machine d'extraction ne tient lorsque la vérité documentée rencontre la conscience mobilisée. Le premier génocide congolais a été brisé par un employé de bureau qui a osé regarder les chiffres. Le second attend encore son Morel.
JOËL KAMALA MWINDO — Auteur, essayiste et fondateur de JKM Éditions
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