Tribune | Joël Kamala Mwindo, auteur, penseur , théologien indépendant et fondateur de JKM Éditions, Montréal
Photo JKM Éditions | 09 avril 2026
Le débat sur l'immigration est l'un de ceux que notre époque gère avec le moins de rigueur et le plus d'intensité émotionnelle, un débat dans lequel chaque camp a depuis longtemps arrêté ses conclusions avant d'examiner les faits, de sorte que ceux qui défendent une ouverture totale et ceux qui réclament une fermeture stricte partagent paradoxalement le même défaut de méthode, celui de réduire une question d'une complexité réelle à un principe unique qu'ils appliquent ensuite avec une cohérence qui leur tient lieu de pensée, et c'est précisément cette réduction qui rend le débat stérile, parce qu'une question mal posée produit inévitablement des réponses inutiles, et que les sociétés qui continuent de poser cette question de la même manière continueront d'obtenir les mêmes impasses.
Il faut commencer par une vérité que le débat politique évite systématiquement : aucun immigrant ne quitte son pays par plaisir, parce que l'être humain est fondamentalement attaché à sa terre, à sa langue, à ses proches et à ses repères, et que la décision de tout quitter pour l'inconnu est toujours le résultat d'une pression que la vie a rendue insupportable, qu'il s'agisse de la guerre, de la persécution, de la misère, de l'absence de perspectives ou de la conviction que ses enfants méritent un avenir que son pays d'origine est incapable de leur offrir, de sorte que derrière chaque immigrant il y a une histoire de nécessité, de courage et de sacrifice que la stigmatisation politique réduit à une menace, à un chiffre ou à un problème à gérer, alors qu'elle devrait être lue comme le témoignage de ce que des millions d'êtres humains sont prêts à endurer pour offrir à leur famille une vie digne.
Il faut ensuite regarder ce que l'immigration produit concrètement dans les sociétés qui l'accueillent, parce que les données économiques, démographiques et culturelles racontent une histoire que le débat politique préfère ignorer, à savoir que les immigrants ont construit des quartiers entiers, ouvert des commerces, fondé des entreprises, occupé des postes essentiels dans les hôpitaux, les transports, l'éducation et les services publics, contribué aux systèmes de retraite de pays dont la démographie vieillissante aurait rendu le financement impossible sans apport migratoire, introduit des savoir-faire, des langues, des cultures et des perspectives qui ont enrichi le tissu intellectuel et artistique des sociétés d'accueil, de sorte que l'immigration est une force productive réelle et documentée que des décennies de contributions silencieuses ont rendue indissociable de la prospérité des nations qui en ont bénéficié, et que toute analyse honnête de cette prospérité doit reconnaître la part que ces hommes et ces femmes y ont apportée sans toujours en recevoir la reconnaissance correspondante.
Cette force s'exprime également dans une dimension que les indicateurs économiques captent difficilement, celle de la résilience humaine que l'immigrant porte avec lui, parce qu'un individu qui quitte son pays, sa famille, sa langue et ses repères pour reconstruire sa vie dans un environnement inconnu démontre par cet acte seul une capacité d'adaptation, une détermination et une tolérance à l'adversité qui constituent en elles-mêmes des ressources précieuses pour toute société qui les accueille, et que les enfants de ces immigrants, formés entre plusieurs cultures, plusieurs langues et plusieurs héritages, développent une agilité intellectuelle et une ouverture au monde que les sociétés les plus fermées sur elles-mêmes peinent à produire, parce que la fluidité identitaire que ces enfants incarnent est précisément ce dont les sociétés interconnectées du vingt et unième siècle ont le plus besoin pour naviguer dans un monde que la complexité définit davantage chaque année.
Pourtant, cette même population qui contribue, qui construit et qui s'adapte est aussi la plus vulnérable et la plus exposée aux abus que les sociétés d'accueil tolèrent avec une indifférence révélatrice, parce que les immigrants sans statut régulier se voient refuser l'accès à l'assurance maladie et doivent assumer seuls, de leur propre poche, des frais médicaux que le reste de la population couvre collectivement, une réalité d'une cruauté administrative que les défenseurs des droits humains devraient dénoncer avec bien plus de vigueur qu'ils ne le font, dans la mesure où priver un être humain de soins au nom de son statut juridique revient à conditionner sa dignité à un document, tandis que des entrepreneurs sans scrupules exploitent cette même vulnérabilité pour les employer dans des conditions que les travailleurs protégés refuseraient immédiatement, leur imposant des salaires illégaux, des horaires inhumains et des environnements de travail dangereux, sachant pertinemment que ces travailleurs ne porteront pas plainte par crainte d'une expulsion, de sorte que le même système qui bénéficie de leur travail leur refuse simultanément la protection à laquelle ce travail devrait leur donner droit.
Il faut également reconnaître que la vie est déjà difficile pour tout le monde, pour les populations d'accueil comme pour les nouveaux arrivants, parce que les classes populaires autochtones traversent elles aussi des crises réelles de logement, de santé, d'emploi et de revenu que des décennies de politiques inadéquates ont produites, et que la compétition pour des ressources insuffisantes entre des populations également fragilisées est précisément le terrain que les discours de division cultivent avec le plus d'efficacité, alors que la solution réside dans l'augmentation des ressources communes et non dans la désignation de celui qui en mérite le moins, parce qu'une société qui choisit d'opposer ses membres les plus vulnérables entre eux a déjà renoncé à la justice sociale avant même d'avoir commencé à en débattre.
La droite radicale a transformé cette vulnérabilité en carburant électoral, en construisant autour de l'immigrant une figure de menace que les faits démentent mais que la répétition finit par rendre crédible dans des populations fragilisées par des décennies de déclassement économique, stigmatisant des communautés entières sur la base des actes de quelques-uns, alimentant une peur diffuse qui sert de fondement à des programmes politiques dont la seule cohérence est la désignation de l'étranger comme source de tous les maux, parce que cette désignation dispense de proposer des solutions réelles aux problèmes réels que ces mêmes populations vivent, et que la haine de l'autre est toujours moins coûteuse politiquement que la construction d'une politique économique juste et efficace.
Le regroupement familial cristallise particulièrement bien les contradictions de ce débat, parce qu'il est présenté par ses détracteurs comme une faille du système que des familles exploiteraient pour contourner les règles migratoires, alors qu'il s'agit en réalité de la reconnaissance d'un droit fondamental, celui pour un être humain de vivre avec sa famille, un droit que ces mêmes sociétés défendent avec vigueur lorsqu'il s'agit de leurs propres citoyens expatriés mais qu'elles traitent comme un privilège suspect lorsqu'il concerne des familles venues d'ailleurs, révélant ainsi que le principe universel de la dignité familiale s'applique à géométrie variable selon l'origine de ceux qui le revendiquent.
La solution existe, elle est pragmatique et elle est juste, parce que régulariser en groupe les immigrants déjà intégrés, ceux qui travaillent, qui contribuent à la société, qui paient des impôts, qui élèvent leurs enfants dans le respect des lois et qui ont construit leur vie dans le pays d'accueil, est une décision qui reconnaît une réalité déjà existante plutôt que de maintenir dans une précarité administrative des personnes dont la contribution est réelle et quotidienne, et que faciliter le parcours de ceux qui sont déjà résidents permanents vers une citoyenneté pleine et entière est un investissement dans la cohésion sociale dont les bénéfices dépassent largement les coûts administratifs que ses opposants brandissent comme argument, parce qu'un être humain reconnu dans sa dignité et sa contribution est un être humain qui appartient pleinement à la société et qui y investit en retour avec une intensité que la précarité rend impossible.
Au fond, ce débat appelle une question plus profonde, celle de ce que nous voulons laisser derrière nous sur cette terre que nous traversons tous, parce que le nationalisme radical qui oppose les hommes sur la base de leur origine repose sur une illusion que Salomon, le plus sage des rois, a formulée avec une clarté que les siècles n'ont pas démentie : vanité de vanités, tout est vanité, parce que nous vivons une seule fois, parce que la vie est déjà difficile pour chacun d'entre nous indépendamment de son origine, et parce que nous laisserons tous nos pays, nos frontières, nos titres et nos documents, de sorte que l'humanité doit primer sur le nationalisme radical, non par naïveté mais par lucidité, parce que ceux qui construisent des murs entre les hommes ne construisent rien qui survive à leur propre passage sur cette terre.
L'immigrant est une force.
Le rendre coupable de l'échec de ceux qui gouvernent est la plus ancienne des lâchetés du pouvoir, et l'humanité mérite mieux que cela.
Joël Kamala Mwindo est auteur et fondateur de JKM Éditions, établi à Montréal. Il explore ces questions dans ses ouvrages disponibles sur Amazon et via linktr.ee/joelkamala
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